Le 11 novembre 2015 sort dans les salles françaises le vingt-quatrième épisode de la saga du plus célèbre agent secret britannique.

À cette occasion, CloneWeb vous propose un dossier exceptionnel recouvrant l’ensemble de la vaste histoire de la franchise cinématographique commencée en 1962. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il s’agirait d’abord de revenir aux origines du mythe 007…

 

DOSSIER JAMES BOND #1 : DE IAN FLEMING A JAMES BOND

On ne vit que deux fois

Jamaïque, 17 février 1952. Un ancien membre des renseignements de la marine britannique entame l’écriture de son premier livre de fiction. Il profite de sa lune de miel dans sa résidence privée Goldeneye pour rédiger, en à peine deux mois, un roman d’espionnage qui s’intitulera Casino Royale. À l’intérieur, il y conte les aventures rocambolesques et périlleuses d’un agent du MI6 aussi dangereux avec ses ennemis que charmeur avec les femmes. Violence, sexe, dépaysement, tels étaient les éléments de base de ce roman pop qui rencontra un vif succès au Royaume-Uni, dès sa parution en 1953. Même si le livre ne trouva pas son public Outre-Atlantique l’année suivante, son auteur parviendra à signer un contrat avec sa maison d’édition pour trois nouvelles aventures de l’agent 007. Sur l’une de ses étagères trône l’ouvrage d’un ornithologue américain titré Birds of the West Indies (que l’on retrouvera dans la main de Pierce Brosnan dans Meurt un autre jour). C’est à partir de l’emprunt du nom de son auteur que l’ancien agent britannique commença à se construire sur papier une autre vie plus spectaculaire et incroyable, celle de celui qu’il aurait aimé être : James Bond.


Ian Fleming

Il n’y aura aucun doute sur le fait qu’Ian Lancaster Fleming se soit inspiré de sa propre vie pour dépeindre le personnage de James Bond. Tous deux sont commanders dans la marine britannique. Il partage même avec lui les mêmes passions pour le tabac, l’alcool, le jeu et les femmes, à ceci près que l’écrivain y exorcisait ses frustrations par une version idéalisée de son parcours professionnel et personnel. Avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Ian Fleming montrait déjà son goût pour l’écriture en ayant été notamment journaliste pour Reuters. Cependant, issu d’une riche famille bourgeoise et son grand frère engagé comme grenadier le forcèrent à accepter de devenir l’assistant de l’amiral John Henry Godfrey, officier en charge de la branche d’espionnage de la marine britannique. Alors qu’il n’avait pas forcément les qualités requises au départ, Fleming prouvera plus d’une fois sa valeur en supervisant l’Unité d’assaut N°30 ou la T-Force (Target Force), tous deux étant des commandos spécialisés dans la récupération d’informations capitales sur le front. Ne menant jamais les opérations sur le champ de bataille, Ian Fleming se résolut à abandonner aux fantasmes l’incroyable vie d’espion qu’il s’imaginait.

En 2014, la Sky et la BBC américaines ont développé ensemble une mini-série de quatre épisodes sur la vie de l’écrivain pendant la guerre, avec Dominic Cooper pour l’incarner. Fleming, The Man Who Would Be Bond s’annonçait comme adaptée de la fameuse biographie de John Pearson publiée en 1966. Elle ne fut pas la première adaptation de la vie de l’auteur de James Bond. Il est curieux de remarquer que (pour l’instant) seule la télévision s’est intéressée à la transposer à l’écran. Deux téléfilms se sont succédés en 1989 et 1990, se focalisant sur sa carrière militaire. Respectivement, Goldeneye: The Secret Life of Ian Fleming avec l’acteur Charles Dance pour l’interpréter, puis Spymaker: The Secret Life of Ian Fleming avec Jason Connery, fils de l’acteur Sean Connery, pour jouer l’auteur des James Bond. On pourrait, tout aussi bien, citer son apparition sous les traits de James D’Arcy dans le long-métrage de 2011 Age of Heroes. Pourtant, aucune de ces fictions ne se tient formellement aux faits et se laissent déborder par l’épique et le romanesque, suivant le vieil adage de John Ford dans L’Homme qui tua Liberty Valance, « quand la légende devient la réalité, imprimez la légende ». La “vraie” vie de Ian Fleming reste à être adapter convenablement (au cinéma).

 

L’espion qui rêvait

Pour la petite histoire qu’il préparait, Fleming ne visait pas la grande littérature. Seul lui inspirait les romans d’aventures et les récits à sensations pour son premier ouvrage qui, sans qu’il ne se l’imagine un instant, serait à l’origine de l’une des sagas les plus connues au monde. Il faut reconnaître au duo de scénaristes Neal Purvis / Robert Wade, associés à Paul Haggis, le travail d’adaptation de Casino Royale pour le long-métrage de 2004 avec Daniel Craig. En effet, lorsque l’on parcoure le roman original de 1962, le scénario du film s’y avère très fidèle, hormis le replacement contemporain et des ajustements liés à la franchise cinématographique. L’écrivain pensa donc à cette histoire d’un espion britannique envoyé en mission par le MI6 pour ruiner au jeu un dénommé Le Chiffre, responsable des finances d’une organisation malfaisante, au travers d’une partie de baccara que ce dernier a organisé afin de lever des fonds pour ses employeurs. À l’instar de Winston Churchill, Ian Fleming avait perçu dès la Seconde Guerre mondiale que l’Union soviétique de Staline serait le nouvel ennemi du monde libre à la fin du conflit. Non daté, le récit de Casino Royale fait formellement travailler Le Chiffre pour le compte du SMERSH, véritable institution de contre-espionnage de l’URSS.

Tandis que James Bond se fait passer pour un riche playboy de Jamaïque, renforçant la similitude avec Fleming, l’écrivain insuffla en ce personnage tout ce qu’il aurait souhaité être, notamment pendant la guerre. Cette fameuse partie de baccara provenait d’une existante qu’il avait perdu et qui s’était déroulée dans un casino d’Estoril. La neutralité du Portugal de 1940 permettait aux espions des différentes nations de s’y croiser. L’anecdote manquant certainement de piquant, Ian Fleming s’était imaginé avoir joué contre des agents nazis, alors que d’autres récits et biographies attestent un épisode moins romanesque. L’auteur se projeta à travers ce personnage de fiction extraordinaire, mais il le fit également avec son entourage. Ainsi, le supérieur de 007, nommé sobrement “M”, reprenait les traits de celui de Fleming, l’amiral John Henry Godfrey. Il en alla de même pour la secrétaire de ce dernier, Miss Moneypenny, qui s’inspirait des nombreuses femmes que Fleming avait côtoyé dans son service. Mais l’écrivain avait dû changer de nom, car Miss Moneypenny était Miss Pettaval ou “Petty” dans les premières versions. Or, cette référence semblait trop appuyée au patronyme de Kathleen Pettigrew, alors assistante de Stewart Menzies, chef du MI6 à l’époque. Le côté séducteur incorrigible de James Bond peut trouver son explication dans les relations compliquées qu’entretenait Fleming avec les femmes de sa vie. Il ne sera marié qu’une seule fois et pour toute la vie à Ann Charteris en 1962. Leur passion remontait jusqu’en 1939, alors qu’Ann était encore l’épouse d’un autre. Il y a aussi cette mère envahissante, qui désapprouvait autant cette femme adultère d’entretenir une relation avec son fils, rappelant aussi à Fleming le passé prestigieux de son père en le comparant à son parcours. Sans doute était-ce là la raison qui explique que le pauvre James Bond se soit retrouvé orphelin par la suite, ses parents morts brutalement dans un accident d’escalade.

Ian Fleming aura confectionné son ouvrage jusqu’au bout, jusqu’à en concevoir le design de la couverture de la première édition (ci-contre). Pourtant, aucun éditeur ne s’avoua intéressé pour cette histoire d’espionnage. Ce ne fut que par l’intermédiaire d’une relation que la maison d’édition Jonathan Cape daigna publier timidement Casino Royale le 13 avril 1953. Bien au contraire, le public ne s’y était pas trompé. Les quelques 4728 premières copies se sont écoulées en moins d’un mois. De plus en plus importantes, les seconde et troisième rééditions trouvèrent toutes leurs lecteurs et Ian Fleming signa son premier contrat d’auteur pour une commande de trois nouveaux James Bond. S’en suivra une saga comptant au total douze romans et deux recueils de nouvelles. The Man with the Golden Gun et Octopussy and the Living Daylights furent les seuls ouvrages publiés après la mort de l’auteur en 1964. Néanmoins, ce fut assez rapidement que l’idée de voir 007 sur le grand écran s’était manifestée.

 

Dr.No

S’il faudra attendre dix années après la publication de Casino Royale pour voir Bond en dehors des lignes qu’il rédigeait sur papier, son auteur n’avait pas attendu l’arrivée des producteurs Albert R. Broccoli et Harry Saltzman pour essayer. En 1954, la chaîne américaine CBS paya la somme de 1000 dollars à Ian Fleming pour adapter la première aventure de 007 pour un film d’une heure, diffusé à la télévision. Six ans avant Sean Connery, Barry Nelson a été le tout premier acteur à incarner James Bond et faisait face à Peter Lorre dans le rôle du Chiffre. Cependant, cette version de Casino Royale était exclusivement destinée au public des États-Unis. En effet, le programme comportait un bref tutoriel de baccara pour initier les téléspectateurs aux rudiments d’un jeu de cartes peu pratiqué en Amérique. Plus encore, 007 n’était plus James mais Jimmy Bond, un agent secret des États-Unis, alors que Felix, celui de la CIA, passait chez les Britannique en devenant Clarence Leiter. La belle Vesper Lynd fut renommée Valérie Mathis, étant donné que le personnage de René Mathis disparaissait de la trame télévisuelle. Ce fut en mars 1955 que Fleming vendu les droits cinématographiques de Casino Royale au producteur Gregory Ratoff pour 5000 dollars. Ratoff mourra cinq ans plus tard, cédant ses droits à Charles K. Feldman, qui aboutira à la sortie “dissidente” en 1967 d’un long-métrage satyrique intitulé officiellement Casino Royale avec ses différents comédiens pour incarner 007. Durant la deuxième moitié des années 1950, Ian Fleming travaillait en parallèle des scénarios pour une série télévisée James Bond qui ne vit jamais le jour. Ces scénarios devinrent les nouvelles publiées en 1960 dans son premier recueil, For Your Eyes Only. Au début de l’année 1961, Ian Fleming avait tout pour être un auteur comblé, et pourtant…

Malgré les ventes de ses livres qui explosaient à travers le monde, les tentatives avortées ou approximatives d’adaptations de James Bond sonnaient comme des échecs à l’esprit de son auteur. La production d’un film Casino Royale ne se lançait toujours pas. Les retours négatifs des critiques littéraires sur Dr.No et For Your Eyes Only furent cinglants. N’étant jamais mieux servi que par soi-même, il songea en 1958 à rédiger son premier scénario de long-métrage avec James Bond. Cette histoire originale intitulée Thunderball fut co-écrite avec son ami Ivar Bryce, Ernest Cueno et le scénariste et producteur Kevin McClory. Finissant par proposer l’histoire de ce scénario comme celle de son prochain roman, Ian Fleming s’attira les foudres de ses collaborateurs qui le poursuivirent logiquement en justice. Le sort ne s’acharnant pas assez, une crise cardiaque frappa l’auteur en avril 1961. Pendant ce temps fort désagréable, un producteur de film canadien savourait la lecture du dernier roman publié, Goldfinger. Harry Saltzman obtint les droits d’adaptation cinématographique des récits publiés et à venir de l’agent 007 (sauf de Casino Royale, bien entendu). La première expérience de Fleming l’ayant rendu plus méfiant, le contrat ne laissa alors à Saltzman que six mois pour lancer la production d’un long-métrage. Malheureusement pour lui, Harry Saltzman en possession des droits allait manquer de fonds suffisants pour produire un film dans le temps qui lui était imparti. Ce fut à cette occasion que se présenta l’autre producteur qui allait se faire un nom associé à la célèbre saga : Albert R. dit “Cubby” Broccoli.


À l’image, de gauche à droite, Albert R. Broccoli, Sean Connery, Ian Fleming et Harry Saltzman.

Ce producteur américain était venu travailler au Royaume-Uni au début des années 1950. Avec la société Warwick Films, il produisit de nombreux films en partenariat avec la Columbia comme distributeur. Mais arrivé en 1960, malgré le succès des Procès d’Oscar Wilde de Ken Hughes, la société déficitaire dût mettre la clé sous la porte. Broccoli était également très intéressé pour produire les James Bond au cinéma. Sachant la position de Saltzman et ne pouvant lui racheter les droits, les deux prirent la décision de s’associer, Broccoli amenant l’argent nécessaire pour lancer au plus vite le premier film. Le 6 juillet 1961, Saltzman et Broccoli créèrent Eon Productions qui se chargerait des James Bond au cinéma. Tout se déroula très vite ensuite. Après le refus de la Columbia, la United Artists s’occuperait de distribuer les films dans les salles. Ne pouvant adapter Thunderball, suite aux démêlés judiciaires encore en cours, leur choix se porta finalement sur Dr.No. L’option de six mois cédée par Fleming fut monnayée 50 000 dollars et l’auteur obtiendrait 100 000 de mieux à chaque film réalisé. Plusieurs des réalisateurs qui avaient travaillé avec Albert R. Broccoli chez Warwick Films déclinèrent l’offre de mettre en scène l’adaptation jusqu’à Terrence Young, qui avait réalisé Les Bérets rouges, premier long-métrage de Warwick Films. Ce fut donc l’écossais Sean Connery qui convaincu les deux producteurs qui cherchaient un acteur pouvant tenir le rôle sur plusieurs films. Ils lui firent d’ailleurs signer directement un contrat pour cinq long-métrages. Le tournage de Dr.No se déroula du 16 janvier au 30 mars 1962, de la Jamaïque au plateau de Pinewood dans la banlieue londonienne.

Le 5 octobre 1962, on découvrait enfin sur le grand écran Sean Connery prononcer la fameuse réplique : ”Bond, James Bond.”

 


Fin de
De Ian Fleming à James Bond


CloneWeb reviendra avec
Permis de tuer en série

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