Quand Harry Saltzman et Albert R. Broccoli s’associèrent derrière Eon Productions, les deux producteurs américains eurent la ferme intention d’aller au-delà d’une seule adaptation de la série James Bond. En lui faisant directement signer un contrat de cinq long-métrages, ils faisaient alors de Sean Connery l’agent 007 de toute une génération… et bien au-delà.

CloneWeb explore ici les codes de la célèbre franchise instaurés dès le premier film, Dr. No.

 

DOSSIER 007 #2 : PERMIS DE TUER EN SERIE

Universal Exports

En 2015, il est devenu à la mode de construire de longues franchises cinématographiques et de leur établir codes et thématiques qui seront repris à travers les films issus du même univers partagé. Or, en 1962, il n’est pas forcément de bon ton de sérialiser les aventures d’un même personnage. Après encore, cela correspondait plus à un cinéma de séries B qu’à une grande œuvre du noble Septième Art qui satisferait aussi bien les critiques que le public. C’est à ce défi que s’attelèrent Saltzman et Broccoli en adaptant l’un des épisodes les moins populaire de la saga littéraire de Ian Fleming et lorsque l’on transpose un livre (ou toute autre type d’œuvre) au cinéma, il vaut mieux que la majorité du public en ait déjà connaissance positive en amont. Afin que le personnage cinématographique de James Bond ne semble pas émerger de nulle part, la société Eon se démena dans une large campagne de promotion intensive pendant toute l’année 1962. Par exemple, 007 n’étant pas très connu aux États-Unis, les rédactions de la majorité des grands journaux américains reçurent un beau coffret contenant tous les ouvrages publiés de Fleming, avec en accompagnement un dossier de presse présentant le film et décrivant l’agent secret, ainsi qu’une photographie de la belle Ursula Andress dans son mythique bikini. Cela dit, n’ayant pas de sorties internationales simultanées au début des années 1960, la production pouvait se permettre de mieux cibler chaque public et lui vendre Dr. No selon ses goûts spécifiques. Une interview de 1961 du président John F. Kennedy au magazine Life avait été particulièrement mise en avant aux États-Unis, précisant que Bons baisers de Russie faisait partie de ses dix livres préférés.

L’année 1963 fut consacrée à ces États-Unis que le réalisateur Terrence Young et Sean Connery auront parcourus avec de nombreuses avant-premières et rencontres avec le public. Le tout s’achevant sur une projection prestigieuse à Kingston, capitale de l’île de la Jamaïque ayant servit de décor principal au film. Les règles régissant le marketing n’ont pas tellement changées depuis le moment de la promotion de Dr. No. Les producteurs avaient compris que la marque James Bond ne s’ancrerait auprès des spectateurs qu’à travers une figure identifiable, au-delà de celle de l’acteur écossais. C’est à Joseph Caroff que l’on doit la première version du logo “007” qui prolonge le dernier chiffre avec la silhouette d’un pistolet, tandis que Mitchell Hooks fut chargé de composer l’affiche colorée du film (ci-dessus), reprenant l’agent, les femmes, le logo et la typographie spécifique de la séquence animée d’ouverture. Entretenue par les volets suivants de la saga, cette image restera gravée dans l’inconscient de la mémoire collective.

Plus encore que le danger qu’il inspire à ses ennemis ou l’exotisme de ses aventures, ce fut le sex appeal de l’espion qui fut d’abord mis en avant par la production. Cela se confirme sans difficulté avec la bande-annonce du film sur laquelle Sean Connery reprend son rôle en voix off et prouve son succès auprès de la gente féminine.

L’autre image culte qui marquera les esprits, également reprise à un moment clé de cette bande-annonce, est celle du gun barrel, cette vue intérieure d’un canon de pistolet visant James Bond avant que ce dernier ne tire le premier et ne recouvre de sang l’écran. Si, depuis le Casino Royale de 2006, cette courte séquence culte n’est plus en ouverture, elle aura été l’amorce de vingt long-métrages, comme l’on frapperait traditionnellement les trois coups pour une pièce de théâtre. À l’origine, Harry Saltzman et Albert R. Broccoli cherchaient à imposer une marque immédiatement reconnaissable après le logo rugissant de la Metro-Goldwyn-Mayer associée à la United Artists. Telle fut la charge de Maurice Binder de la trouver. Responsable de la conception graphique de quatorze génériques de la saga, Binder avoua en 1991 que sa découverte fut le résultat d’un travail de dernière minute. En effet, ce fut durant la vingtaine de minutes qui lui restait avant de rencontrer les producteurs à ce propos que l’artiste a dessiné le storyboard de ce qui allait devenir l’une des figure emblématiques de la franchise.


Photogramme de la séquence du gun barrel de Dr. No

Maurice Binder a imaginé un système optique ingénieux pour parvenir à filmer un acteur sur fond blanc à travers le canon d’un véritable calibre 9mm. La séquence aura évolué au fil du temps, des acteurs et de la technologie, s’aidant des images de synthèse pour la première fois avec GoldenEye, puis passée en clôture avec Quantum of Solace et Skyfall. Mais ce que l’on sait moins, c’est que si le personnage visé est bien James Bond, il ne sera interprété par Sean Connery qu’avec Opération tonnerre. Pour les trois films précédents, il s’agit de Bob Simmons, doublure officielle de Connery, car la séquence ne nécessitait que la silhouette du personnage. Cependant, arrivé au quatrième long-métrage qui passait au format large anamorphique 2,35, la séquence dût être retournée et cette fois avec Sean Connery. L’anecdote va même plus loin. Dans la scène suivante, Bond assiste aux funérailles mouvementées du colonel français Jacques Bouvar, numéro 6 du SPECTRE. Bouvar est interprété par le même Bob Simmons. Ce personnage portant les mêmes initiales que 007 sur son cercueil perdra son combat féroce face à Bond qui remplacera définitivement sa doublure à l’écran.

 

Opération Grand Schelem

Comme Ian Fleming en son temps, James Bond ne sera pas seul à être au service secret de sa Majesté. Il ne reste que l’un des neuf agents européens double zéro qui furent réunis dans une seule pièce des bureaux du MI6 dans une scène de briefing d’Opération Tonnerre. Certains de ces derniers furent tués au cours de leurs missions (009 en Allemagne de l’Est dans Octopussy ou 004 lors d’un entrainement à Gibraltar dans Tuer n’est pas jouer), voire se retourneront contre le Royaume-Uni à l’instar d’Alec Trevelyan, ressuscitant 006 en un chef de syndicat du crime dans GoldenEye. Or, s’il faut ritualiser les codes et les thèmes afin de les rendre inhérents au fil des épisodes, il faut également ritualiser l’intervention de ses alliés. Au même titre que Sean Connery (et même plus encore pour certains), Bernard Lee et Lois Maxwell ont tout autant marqué de leur empreinte la saga. Respectivement M et Miss Moneypenny, les deux seront toujours fidèles au poste, y compris lorsque 007 changera plusieurs fois de peau. Elle et lui ne restèrent pas cantonnés derrière leurs bureaux londoniens. L’Espion qui m’aimait les fera se poster dans les souterrains de ruines égyptiennes, L’Homme au pistolet d’or dans l’épave bancale d’un navire à moitié immergé dans la baie de Hong-Kong et Vivre et laisser mourir les feront même se déplacer jusqu’à chez Bond lui-même, afin de lui assigner une nouvelle mission. Se succèderont alors les remontrances de M envers sa secrétaire qui, flirtant sans flirter, est la seule à résister au charme ravageur de Bond au fil de ses aventures. Outre-Atlantique, James Bond saura trouver en l’agent de la CIA Felix Leiter un allié fidèle et sincère qui n’interviendra qu’en fonction des intérêt américains. Leiter connaîtra lui 9 long-métrages et pas moins de 7 acteurs pour l’incarner sur lesquels nous reviendrons plus tard.

L’autre personnage culte va de pair avec les coups d’éclat qu’offrent, à chaque fois, ses inventions loufoques. Sorte de Géo Trouvetou, Q aura été le protagoniste de la saga à avoir la longévité la plus longue pour son incarnation. Initialement la “Q Branch”, cette division est spécialisée dans la conception d’armes d’un nouveau genre. La lettre deviendra progressivement la stricte réduction de “Quartermaster”. Pendant près de 36 années et dans 17 films, l’acteur gallois Desmond Llewelyn a été celui qui fournissait les fameux gadgets pour que 007 réussisse chacune de ses missions. Seule l’agent soviétique triple X de L’Espion qui m’aimait révéla au public sa véritable identité, celle de Geoffrey Bouthroyd, major au sein du MI6. Ce personnage d’armurier n’intervenant qu’à partir de Dr. No dans les ouvrages (sixième de la série) et aussi extravagantes que pouvaient être ses propositions technologiques, était celui le plus au fait de la véritable guerre qui se déroulait à l’époque entre les deux blocs. Si l’usage de l’arme atomique rendait inéluctablement les deux camps perdants, la Guerre froide ne pouvait être alors gagnée qu’entre professionnels du contre-espionnage. Il n’était pas rare de dissimuler microfilms et dossiers sensibles dans des compartiments secrets ou que des objets du quotidien pouvaient se transformer en une arme mortelle. Et ne parlons pas des nombreux véhicules terrestres, aériens ou sous-marins stupéfiants dont l’usage fait atteindre aux spectateurs un nouveau sommet d’adrénaline. Pourtant, à la sortie de Meurt un autre jour, les reproches s’étaient fait encore plus insistants sur la trop grande présence de gadgets autour de Pierce Brosnan, semblant trahir la vision “originale” de Bond. Des reproches similaires avaient été faits après la petite Nellie d’On ne vit que deux fois. Ce fut l’une des raisons pour que Q n’ait pas été repris dans Casino Royale et Quantum of Solace, malgré la présence de technologies avancées dans les deux films. En 2012, Skyfall jouera comme une sorte de retour aux sources. Dans une interview, Daniel Craig s’était inquiété de l’absence de Q dans sa période. Sam Mendes le comblera au-delà de ses désirs en réinstaurant Q, mais aussi Moneypenny dans l’équipe du nouveau MI6.

Et que serait James Bond sans les femmes ? Autant proie que prédatrice, la femme dans cette franchise à toujours eu un rôle à contre-emploi de la seule image de potiche glamour sexiste à laquelle on les cataloguerait trop vite. Trop longtemps s’est gardée inscrite l’image du fameux “Oh, James…” soufflé dans un soupir d’extase. Non, celles que l’on réduit au simple titre de James Bond Girl sont plus utiles à l’agent 007 qu’à vérifier l’étendue de son pouvoir de séduction. Aucune n’a jamais été une princesse à sauver par ce preux chevalier de la couronne britannique. Si certaines résistent plus ou moins longtemps à ses charmes, toutes fournissent à Bond une aide précieuse pour progresser et réussir dans sa mission. À plusieurs reprises, 007 travaille d’égal à égal avec un agent du sexe opposé, aussi bien américain (Pam Bouvier de la CIA dans Permis de tuer ou Jinx de la NSA dans Meurt un autre jour) que soviétique dans L’Espion qui m’aimait. Le jeu de séduction va souvent dans les deux sens, où souvent les femmes jouent suffisamment de leurs atouts pour prendre le dessus sur James Bond et le laisser parfois dans des situations le ridiculisant. Goldfinger nous montrera aussi très vite que les femmes peuvent s’avérer (au départ) des antagonistes redoutables. La célèbre Pussy Galore, interprétée par Honor Blackman, est une pilote associée au plan machiavélique d’Auric Goldfinger avant de se retourner finalement contre lui. Cette double possibilité s’était avérée systématique dans les films avec Pierce Brosnan où chaque alliée trouvait son reflet dans le camp adverse. La bonne idée de GoldenEye aura été de faire de M une femme. S’ajoutant au jeu de complicité avec Moneypenny incarnée par Samatha Bond dans les Brosnan, cette supérieure hiérarchique, représentée par Judi Dench dans les sept derniers épisodes, renforçait incontestablement la supériorité féminine sur Bond. Elle ne fit pas dans la dentelle à sa première rencontre en faisait fis des railleries à son égard et qualifiant 007 de “dinosaure sexiste et misogyne“. Une entrée en matière brute de décoffrage qui démontrait aussi un attachement tacite mutuel entre les deux personnages et qui évoluera d’autant plus dans Skyfall où Sam Mendes poussera, sans équivoque, jusqu’au lien mère-fils.

 

Rien que pour vos yeux (et vos oreilles)

Très vite, il s’est avéré essentiel pour Harry Saltzman et Albert R. Broccoli que la musique allait jouer un rôle crucial dans la franchise James Bond. Elle inspirerait aussi bien l’action et l’aventure que l’exotisme des voyages et la passion des romances éphémères de l’agent secret britannique. Il leur faudrait alors obtenir un thème reconnaissable, une seule mélodie entre des millions pour habiller musicalement 007. De la même manière que les logos ou la séquence du gun barrel, il fallait jouer sur l’inconscient des spectateurs pour associer James Bond à ces notes de musique que l’on composerait pour lui. Le thème musical explose, certes, dans l’ouverture de Dr. No. Pourtant, son moment le plus important n’est pas là. Il faut se rendre au club Les Ambassadeurs de Londres où l’on retrouve James Bond à une table de baccarat. Ce n’est que lorsque son adversaire, Sylvia Trench (Eunice Gayson), lui demande son nom que le célèbre “Bond, James Bond” énoncé par l’acteur fait surgir le thème de Monty Norman sur la bande sonore. Dès lors, leitmotiv musical et personnage ne faisaient plus qu’un. Après avoir signé avec talent la bande originale de onze des vingt-quatre films que compte aujourd’hui la franchise, le compositeur John Barry est resté dans la postérité comme le responsable des partitions des James Bond. Mais on oublie souvent que le célèbre thème imaginé pour Dr. No n’est pas de son fait… enfin, presque. Depuis 1962, c’est Monty Norman qui est crédité pour ce titre. Norman est un musicien et auteur pour de nombreux artistes, notamment en jazz avec Count Basie. Apportant les notes mais pas la musicalité suffisante pour le thème recherchée par les producteurs, ces derniers firent appel à John Barry pour arranger la partition. C’est pour cette raison que Norman n’interviendra plus dans la saga, autrement que pour associer au générique son nom au fameux thème, tandis que Barry enchaînera les bandes originales au service de James Bond.

C’est Thomas Newman qui se charge actuellement de mettre en musique Spectre après Skyfall. L’arrivée du compositeur américain dans la saga est surtout dût à sa longue collaboration avec le réalisateur Sam Mendes. Néanmoins, il ne faudrait pas oublier le parcours remarquable de son prédécesseur, David Arnold. Connu pour ses travaux pour Roland Emmerich (Stargate, Independence Day, Godzilla), Arnold a eut le privilège d’avoir été recruté par John Barry lui-même. Le grand compositeur avait eu vent d’un album qu’il produisait. Intitulé “Shaken and Stirred”, la compilation reprenait les titres des films James Bond avec de nouveaux artistes et arrangements. Intrigué par le projet et très satisfait du résultat, Barry a donc approché David Arnold afin qu’il se charge des bandes originales après GoldenEye. Après Michael Kamen sur Permis de tuer, le style musical très tranché d’Éric Serra, alors au sommet de la vague suivant la sortie du Léon de Luc Besson, avait déplu au plus grand nombre. Timing parfait pour David Arnold qui s’empara de la baguette en 1997 avec Demain ne meurt jamais et ce pour cinq épisodes successifs. Faisant partie d’une nouvelle génération de musiciens, il n’hésitera pas à user de l’électronique dans ses compositions, notamment en collaboration avec les Propellerheads pour la séquence de poursuite explosive dans un parking de Hambourg. Cependant, Arnold n’oubliera pas son mentor en lui rendant hommage à de nombreuses reprises. Il n’y a donc pas de surprises à entendre les mêmes notes de Bons Baisers de Russie dans Demain ne meurt jamais ou d’Au service secret de sa majesté dans Le Monde ne suffit pas.

Bien qu’il représente une icône de la culture populaire, Bond s’est toujours tenu à l’écart des musiques extérieures à son propre univers. Il ne commettra véritablement d’écart à cette règle que trois fois en 50 ans. D’abord dans Meurt un autre jour et Skyfall : entonnant le “London Calling” des Clash ou le “Boom” de Charles Trenet ou des Animals. Mais il faut remonter jusqu’au Dr. No pour entendre le célèbre agent secret, pour la première et dernière fois, chanter à l’écran avec la chanson “Underneath the Mango Tree”, pour surprendre la belle Honey Ryder à peine sortie de l’océan. Pour le reste, les génériques d’ouverture auront essayé de représenter le meilleur de leur époque, à l’image des compositeurs occasionnels spécifiques du moment (George Martin, Marvin Hamlish, Bill Conti ou Michael Kamen). Ces séquences visuelles et musicales n’ont vraiment été instaurées comme un élément impératif d’introduction qu’à partir de Goldfinger. Le classieux “From Russia with Love” par Matt Munroe n’intervenait qu’en clôture du deuxième opus. De grands artistes en solo comme Nancy Sinatra, Tom Jones, Tina Turner, Adele ou des groupes avec Duran Duran, A-ha, Garbage se sont succédés pour faire vibrer nos tympans et nous embarquer dans l’univers musical de chaque épisode, car chaque chanson a connu la participation du compositeur du film afin qu’il y distille le thème principal. Encore de nos jours, il ne reste que l’indétrônable Shirley Bassey, dont la voix inimitable s’est à jamais mêlée à la franchise, avec ces trois génériques cultes que sont ceux de Goldfinger, Les Diamants sont éternels et Moonraker.

La saga de James Bond aura connu une longévité extraordinaire dans le monde du cinéma. Plus de 50 années d’histoire, 24 long-métrages et 6 acteurs pour incarner à l’écran le 007 de Ian Fleming.


Fin de
Permis de tuer en série


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