Après une édition 2016 que je qualifierais « d’édition de la crise » (à plusieurs niveaux : organisationnels, structurels et éthiques), le festival se devait de réagir et il semble bien qu’il l’ait fait.

Certes, on est loin des années fastes et les chapiteaux abritant les éditeurs (les « bulles ») semblent moins remplis qu’il y a quelques années (à la fois en termes de stands et de visiteurs) mais le festival joue la sécurité (et sans doute le long terme) en jouant sur deux tableaux : primo, la base, le socle de tout bon évènement de bande dessinée qui satisfait autant le public que les professionnel : des expositions de qualité et secundo, une mutation du festival, à l’instar du Comic Con américain, qui met en avant les liens entre BD et cinéma (hey, mais ils lisent CloneWeb à Angoulême qu’est-ce que tu crois ?).

 

Dans le marasme de l’édition 2016, les îlots de technique et d’esthétisme que constituaient les expositions consacrées à Hugo Pratt, Lastman et surtout à Morris avaient apporté un peu de sérénité dans une ambiance morose et électrique. Partant de cet élément positif, le festival a réitéré la chose cette année avec Hermann (le grand prix), Le Château des étoiles et Will Eisner.

Will Eisner : Dès l’entrée, le ton était donné : le noir, l’obscurité. Eisner s’est fait connaître avec le Spirit, une série policière, certes légère et cartoonesque, mais dont l’intrigue se déroule principalement la nuit et dans les bas-fonds. C’est donc dans un décor fait de grandes caisses de bois figurant à la fois des grattes ciels et des palissades de terrains vagues que les visiteurs déambulent, comme s’ils étaient au cœur d’une cité américaine nocturne. Tout est dans l’obscurité et seuls les dessins encadrés sont éclairés. Plus on progresse dans la salle, et plus la lumière prend de la place révélant les autres travaux du maître comme sa série sur les quartiers populaires de New York qui a fait entrer la bande dessinée américaine dans un âge adulte. Une superbe scénographie que l’on doit à Marc Antoine Matthieu. (expo visible jusqu’en octobre 2017)

Le Château des Etoiles : changement de salle, changement de ton, ici, on est dans un univers féérique et steampunk, grand public donc plus coloré. Cette exposition a pour but de présenter la superbe série d’Alex Alice. C’est chose faite au travers de grandes fresques et des planches originales, encadrées soigneusement comme si l’on pénétrait dans un salon bourgeois du XIXe siècle. Des objets issus de l’univers d’Alex Alice sont réalisés à taille réelle ou en modèle réduit. Une vidéo nous montre tout le travail de la mise en couleur au pinceau. Bref, c’est à la fois éducatif et immersif, c’est l’exposition idéale pour les familles d’autant plus que la série a de quoi séduire petits et grands. (pour info, le tome 3 sort en avril)

Hermann : direction ensuite l’espace Franquin, au centre-ville, pour l’exposition consacrée au grand prix 2016 (alors que le précédent, Katsuhiro Otomo, n’y avait pas eu droit, quand je vous dis que ce n’était pas bien l’an dernier…). Ici, on retrace toute la carrière du dessinateur belge, ou du moins, ses séries phares comme Comanche ou Jeremiah. Monsieur Hermann a 84 ans, autant dire qu’il n’a plus rien à prouver. S’étant essayé à plusieurs genres différents, du western au polar, du récit historique à la science-fiction post-apocalyptique, cette exposition mettait surtout en valeur son sens du découpage, sa maîtrise du dessin et graduellement de la couleur directe.

Autre exposition remarquable du festival, celle consacrée à Kazuo Kamimura (qui a d’ailleurs obtenu le prix du patrimoine). Remarquable d’une part car cet auteur a su mettre en scène des héroïnes tantôt fortes tantôt fragiles mais toujours charismatiques, charnelles, sensuelles (source d’inspiration de Kill Bill, par exemple) et d’autre part, car pour une fois, des originaux japonais sont exposés ! (d’habitude, il s’agit de reproductions, les éditeurs nippons étant très réticents à envoyer du matériel original à l’étranger, seuls Mizuki et Taniguchi avaient eu cette autorisation). J’avoue que je n’ai pas pu voir cette exposition mais je compte me rattraper la semaine prochaine puisqu’elle est visible jusqu’au mois de mars, au musée d’Angoulême).

Mon dernier coup de cœur était la discrète exposition Les nouveaux visages de Mickey Mouse qui présentait les recherches et intentions d’auteurs Franco-Belges (et pas des moindres puisqu’il y s’y trouvait, entre autres le grand prix 2017, Cosey mais aussi Trondheim, Loisel, Keramidas et Tebo) reprenant la mascotte de Walt Disney pour le traiter à leurs sauces. Le fond était donc très intéressant mais il fut malheureusement piètrement mis en valeur, relégué dans une petite salle du Vaisseau Moebius, sans aucune scénographie particulière. Bien dommage (heureusement que les planches à elles seules valaient le déplacement).

Voilà donc pour les expositions majeures du festival, attaquons nous maintenant à un sujet qui nous concerne directement ici sur CloneWeb.

9e ART ET 7e ART

Après plusieurs années d’allusions et de tournage autour (comme la remise de prix à des albums dont les auteurs étaient devenus réalisateurs (Riad Sattouf) ou dont l’adaptation venait de sortir (Quai d’Orsay)), le festival d’Angoulême assume enfin les liens qui se nouent entre cinéma et bande-dessinée.

Une exposition officielle présentait ainsi l’univers de Valérian, en rapport avec le prochain film de Luc Besson. Investissant la toute nouvelle médiathèque de la ville, on découvrait sur deux étages des planches, des textes informatifs sur la série dessinée, des maquettes, des costumes et des propos du film. Ce fut un grand succès auprès du public et il fallait parfois faire plus d’une heure de queue pour visiter cette exposition. Cela en valait-il la peine ? Ben, je suis assez mitigé : je reconnais une belle mise en valeur des objets et personne ne peut nier la vénération que Besson porte à Mézières mais l’exposition en elle-même était un peu courte alors qu’il y avait matière à faire une très grande plongée dans ce space opéra à la française, grande source d’inspiration pour le cinéma, justement (n’est-ce pas, Georges Lucas ?) mais qui ne s’est pas cantonnée aux années 70, comme on le montre souvent. Ici, on a quelque chose entre-deux, mi expo bd, mi expo ciné. Peut-être est-ce là le début d’un nouveau genre, hybride, qui permet de toucher un large public ? L’avenir nous le dira.

Pour poursuivre sur ce thème, il fallait se rendre sur le stand de Dupuis qui faisait son grand retour au festival. En effet, vendredi après-midi, en suivant l’avant-première de SEULS, on pouvait assister à une mini conférence sur les prochaines adaptations de l’éditeur belge sur grand écran : Spirou et Fantasio, Tamara 2, Zombillénium, Le petit Spirou et le scoop (à l’époque) Gaston Lagaffe.

Devant cette pléthore de titres, difficile de ne pas penser aux studios Marvel et à leur politique d’occupation des écrans. Est-ce l’ambition de Dupuis ? Tout le laisse à croire au vu des différents castings qui commencent à apparaître, privilégiant les têtes d’affiche plutôt que les scénarios bien construits (Seuls étant l’exception à la règle).

N’ont-ils pas retenu la leçon du naufrage Benoît Brisefer ? Sont-ils ravis de la qualité et de la durabilité de Boule et Bill ? Je suis ressorti de là très très dubitatif et à côté de ça, l’adaptation de Valerian par Besson me paraissait soudain plus honnête. Pourtant, dieu sait si j’aime Dupuis, mais les voir ainsi galvauder leur catalogue me déçoit. D’autant plus que côté papier, les nouveautés de qualité se font rares… mais cela n’inquiète en rien la direction car un éditeur me confiait que désormais, pour le nouveau patron de Marcinelle, diriger Dupuis consistait à exploiter des licences, sur tous les supports possibles.
Il ne reste plus qu’à attendre le verdict du box-office…

LE BILAN

Allez, laissons le cinéma de côté (un comble sur CloneWeb !) et revenons aux petits miquets.

En dehors d’une meilleure organisation cette année : l’annonce du grand prix en début de festival afin d’attirer l’attention sur son travail, la cérémonie de remise des prix replacée le samedi pour que le dimanche (jour creux d’ordinaire) soit l’occasion de rencontrer les auteurs primés ; en dehors de tout cela donc, il y eut aussi de jolis coups éditoriaux, notamment chez Dargaud avec la sortie de titres très attendus le 27 janvier, au cœur du festival (Undertaker 3, le Lucky Luke de Bouzard et le splendide Gus 4, annoncé depuis… 8 ans !). Et il en était de même chez plusieurs éditeurs comme Ankama, Casterman, Gallimard ou Rue de Sèvres (et chez Dupuis aussi, hein, mais ils m’ont agacé). Tout cela pour dire que pour une fois, depuis longtemps, on est venu à Angoulême pour DÉCOUVRIR des albums.

Là aussi, on revient à la base.

Le palmarès garde sa spécificité française de mettre dans la lumière des œuvres plus confidentielles mais il est d’un bon équilibre et chacun y trouvera son compte (mes chouchous étant Biscoto, L’homme qui tua Lucky Luke, L’été Diabolik, le jubilatoire Jeunesse de Mickey et évidemment Chiisakobé). J’avais misé sur Stupor Mundi mais je me pencherais volontiers sur ce Paysage après la bataille.

J’aurais encore plein d’anecdotes à raconter (comme celle de la soirée spéciale des Requins Marteaux, celle où j’ai vu le génial et modeste Fabcaro manger un kebab dans la rue tel un étudiant en graphisme ou encore la conférence de Tebo sur Mickey où il avait des étoiles plein les yeux en racontant à quel point il s’était éclaté avec le personnage) mais il me reste encore pleeeeeein de bédés à lire et je ne peux que vous encourager à faire de même. Bonne lecture et à bientôt !

Liens :
Le palmarès : http://www.bdangouleme.com/1033,1033
L’expo Eisner : http://www.citebd.org/spip.php?article8452
L’expo Kamimura : http://www.telerama.fr/livre/festival-d-angouleme-2017-kazuo-kamimura-l-homme-qui-aimait-les-femmes,153218.php

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