Après Super Inframan, on reste en Asie pour cette nouvelle critique… Ou presque. En effet, ce n’est pas une critique mais deux que je vous propose de découvrir.
En 1961, Akira Kurosawa rendait hommage au western en sortant Le Garde du Corps (Yojimbo). Quelques années plus tard, Sergio Leone a fait un remake du film japonais : Pour Une Poignée de Dollars.
Ce dimanche, voici exceptionnellement deux critiques croisées…

Yojimbo (Le Garde du Corps) – Sortie le 25 avril 1961
Réalisé par Akira Kurosawa
Avec Toshiro Mifune, Kamatari Fujiwara, Takashi Shimura
Un samouraï solitaire arrive dans un village que se disputent deux clans rivaux. Combattant d’exception, l’étranger va très vite faire jouer ses talents afin de s’octroyer les faveurs des criminels et de les entraîner dans un affrontement qui les mènera à leur perte…

Per Un Pugno Di Dollari (Pour Une Poignée de Dollars) – 1964 – Sortie en France le 18 janvier 1967
Réalisé par Sergio Leone
Avec Clint Eastwood, Marianne Koch, John Wels, W. Lukschy
Un cow-boy solitaire arrive dans un village que se disputent deux familles rivales. Tireur d’exception, l’étranger va très vite faire jouer ses talents afin de s’octroyer les faveurs des criminels et de les entraîner dans un affrontement qui les mènera à leur perte…

 

Voilà quelques décennies que le genre du western s’est emparé des écrans de cinéma américains lorsqu’en 1961, Akira Kurosawa réalise un hommage à sa manière aux monstres sacrés John Ford et autres John Sturges. Cependant, Kurosawa ne va pas se contenter de copier bêtement les codes du genre, mais c’est plutôt en les faisant sortir des sentiers battus qu’il va en révéler une toute autre facette.

Bien sûr, l’action se situe au Japon: esthétique et architecture propres à cette partie du monde donc, mais aussi personnages: on oublie les cow-boys un moment au profit des samouraïs. Premier constat: le héros est un bien étrange samouraï. Pas de maître, pas de famille ni de patrie, seulement un sabre dont il sait diablement bien se servir, et un code moral assez flexible quand il s’agit de tuer contre de l’argent. Ce samouraï solitaire et anonyme arrive dans une communauté aux airs de ville fantôme, déchirée par deux groupes de bandits et de mercenaires aux ordres des familles criminelles locales. Après une scène d’exposition qui pose clairement les bases du microcosme qui nous est présenté, toute l’attention est portée sur ce mystérieux vagabond qui décide soudain de rester dans la ville la plus dangereuse de la région, et de vendre ses services sans égal tantôt à la famille Ushi-Tora, tantôt à leurs rivaux, les Seibei. Si ce que vous venez de lire ne vous rappelle strictement rien, c’est que vous n’avez probablement jamais vu Per Un Pugno Di Dollari, mythique film de Sergio Leone, qui est en réalité le remake de Yojimbo.


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C’est par le traitement de ses personnages que Kurosawa crée la surprise. La caractérisation du héros le rend ambivalent, multi-dimensionnel, et paradoxalement pas toujours héroïque: il tue sans problème, cherche le profit, et ne répond d’aucune loi si ce n’est la sienne. C’est sous couvert de ce concept de justice personnelle et expéditive au nom d’une morale (pervertie) que le réalisateur s’adonne à un exercice déconcertant: son héros, qu’il utilise comme catalyseur à une réaction en chaîne qui démêlera une situation qui semblait figée, devient non seulement l’arbitre, mais également le dramaturge, et écrit (comme il le dit lui-même au cours du film) en partie la pièce dans laquelle il évolue. D’une certaine façon, Kurosawa abandonne son pouvoir à l’Étranger, qui devient seul maître à bord, du moins jusqu’à ce que son jeu ne lui joue un tour inattendu en la personne de Tokuemon, frère puissant et charismatique du clan Ushi-Tora. À ce moment là, le cinéaste reprend le contrôle de son film mais refuse d’entraver la route que lui a fait prendre le samouraï, et la résolution apportée se fait au travers de pénibles (pour les personnages, pas pour le spectateur) scènes cathartiques, et parfois mortelles, qui frappent tour à tour les trois pôles créateurs d’énergie (le héros et les deux familles – le reste de l’univers semblant tout à fait statique et impotent). La conclusion du film se pose alors comme semi-ouverte: la ville est morte, l’explosion de violence l’a rendue exsangue, et tous ses habitants ont échoué, c’est la fin d’un univers. Le samouraï, lui, peut continuer son chemin. Question fondamentale que pose alors Kurosawa: quel avenir pour le héros si tous ses actes, aussi réfléchis et intelligents soient-ils, réduisent l’équation à une solution absolue et définitive qui ne laisse aucune place au futur dans un univers mort-né?

En 1964, le monde découvre Pour Une Poignée de Dollars. Retour aux bottes, aux chapeaux, aux paysages désertiques et aux six coups. Mais comment retoucher, si peu de temps après sa sortie, un film aussi maîtrisé que Yojimbo? Sergio Leone, alors peu connu, donne d’abord un coup de crayon au scénario: il fluidifie l’enchaînement des actions et réorganise la présentation des divers personnages afin de la rendre plus compréhensible et moins hâtive. Ensuite, il arme son film de deux valeurs ajoutées qui deviendront incontournables: Clint Eastwood devant la caméra, et Ennio Morricone derrière la partition. Reprenant la structure du film japonais de façon très fidèle (l’Étranger sans nom, les deux familles rivales, le dangereux frère d’un des clans, la montée crescendo vers l’affrontement final), les changements qu’il apporte relèvent à première vue du détail: il conserve les plans d’ensemble mais troque beaucoup de plans rapprochés contre des gros plans, il amplifie les différents points de nouement de Yojimbo pour les rendre spectaculaires (l’attaque de la maison Baxter en pleine nuit, ou le face à face avec Ramon en sont de parfaits exemples) ; enfin, il redéfinie le rapport de la ville au monde extérieur: la Frontière de l’ouest est toute proche, relocalisant l’action dans une dimension plus ouverte sur l’avenir, et le convoi militaire, représentant l’ordre “officiel” du pays, n’est plus fuit grâce à un subterfuge, mais écrasé sous la volonté du plus représentatif des personnages de San Miguel.


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C’est une fois le film terminé que l’on comprend que Leone a apporté une réponse à la question de Kurosawa. Comment? L’Étranger est certes le nouveau héros, l’anti-héros qui devient l’élément perturbateur du récit et qui brouille les repères autrefois manichéens du western, mais il n’interagit pas qu’avec ses adversaires, il influence aussi son univers, le fait évoluer (comme démontré à travers le personnage du barman) et ouvre ainsi des perspectives jusque là inconnues, inexplorées. Et l’Étranger reviendra ; il reviendra donner un nouveau souffle au western américain, même si pour ce faire, il lui aura fallu passer par le Japon et par l’Europe.

– Arkaron

6 commentaires

  • Hellboy dimanche 2 mai 2010 15 h 46 min

    Super intéressant. Je ne connaissais pas l’existence de Yojimbo. Mais entre ce film et les Sept samouraïs (futur Sept mercenaires), on peut dire que Kurosawa est le fondateur du Western spaghetti !
    Merci Arky !

  • Flying Man lundi 3 mai 2010 8 h 58 min

    Incroyable, j’ai justement regardé ce dimanche après-midi la version de Leone. DVD que j’ai enfin pu m’approprier en allant chez nos voisins anglo-saxons puisqu’ici inexistant pour des raisons de droits sur la VF.

  • Franckie lundi 3 mai 2010 10 h 12 min

    Hello !

    pour ce qui est du DVD en France on le trouve dans toutes les bonnes F…C !!
    Pour ce qui est de cet article : excellente analyse qui mériterait mille fois de figurer parmi les articles du site français consacré à Clint Eastwood : http://eastwoodclint.free.fr

  • Flying Man lundi 3 mai 2010 11 h 00 min

    @ Franckie. Pour A Fistful of Dollars de Leone, les versions dans les fnacs sont des imports UK. Zone 2 avec seulement piste et sous-titres anglais.

    Aux dernières nouvelles (mais manque de MAJ), ca devrait sortir pour cette année. Sorte d’annonce qu’on reporte sans cesse depuis 10 ans: http://forgottensilver.wordpress.com/2009/08/21/lhomme-sans-nom-fait-enfin-son-retour/

  • Franckie lundi 3 mai 2010 12 h 38 min

    @ Flying Man : C’est vrai… mais j’oubliais que les puristes préfèrent les VO… ;-)

  • Flying Man lundi 3 mai 2010 14 h 33 min

    @ Franckie. lol Ah mais moi aussi. C’est juste que c’est mieux si on a les sous-titres en français plutot qu’uniquement en anglais. Mais bon le role de Clint n’est pas des plus bavards, donc no soucy !

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