Quoi de mieux en ce premier dimanche de décembre, alors que vous galérez surement à installer la guirlande électrique dans le sapin qu’un film évoquant Noël ?

Pour cela, et après son interview passionnante de Glen Keane, Basile revient avec sa critique de l’Aube Rouge (Red Dawn, en version originale), un film de John Millius sorti en 1984.

L’Aube Rouge (Red Dawn) – Sortie le 10 août 1984
Réalisé par John Milius
Avec Patrick Swayze, C. Thomas Howell, Lea Thompson
Par une belle journée d’automne, des centaines de parachutistes sous les ordres du colonel Ernesto Bella prennent d’assaut la ville de Calumet, au Colorado. Les Cubains alliés aux Soviétiques viennent de déclencher les hostilités contre les États-Unis.

Comme voici décembre entamé, il semblait inévitable de proposer un film de Noël la critique du Dimanche. En voici donc un avec de la neige, de la famille, du rouge et des rouges. Des communistes de la pire espèce, russes, cubains, nicaraguayens, mais avant tout envahisseurs. En septembre 1984, le ciel du Colorado s’obscurcit sous des milliers de parachutes menaçants. Des troupes se posent sur le terrain de sport du lycée de la ville de Calumet. Mr Teasdale, le professeur d’histoire sort pour s’enquérir de ce qu’il se passe. Il reçoit une rafale dans le ventre. Les troupes russes mitraillent ensuite le lycée. La troisième guerre mondiale a commencé et l’Amérique servira de champ de bataille. Vous venez de voir les premières minutes de Red Dawn par John Milius.

Red Dawn raconte l’histoire d’un petit groupe de jeunes du lycée de Calumet qui assistent à l’invasion de leur pays par une coalition de troupes soviétiques et décident de prendre le maquis, d’abord pour échapper à l’ennemi, puis pour l’affronter. Emmenés par Jed Eckert (Patrick Swayze), le plus vieux de la bande (et grand frère de l’autre leader, Matt, incarné par Charlie Sheen), ils vont appliquer des techniques de guérilla et finiront par payer chèrement le prix de la résistance et de l’engagement dans un conflit armé.

Disons-le d’emblée, j’étais parti dans l’optique de me moquer gentiment du film. Difficile de penser à autre chose à l’issue du premier visionnage. D’autant que l’intro du film à base de panneaux explicatifs est assez hallucinante, jugez plutôt : les récoltes de blé de l’URSS sont au plus bas niveau depuis 55 ans / 500 000 soldats cubais et nicaraguayens sont amassés aux frontières / le Mexique est victime d’une révolution / le parti écologique prend le contrôle du parlement d’Allemagne de l’Ouest et pousse le reste de l’Europe à un désarmement nucléaire immédiat et total / l’OTAN se dissout / l’Amérique est désormais seule. Voilà, le ton est donné. C’est donc peu dire que la tentation de se moquer était grande, d’autant qu’objectivement, le film regorge bel et bien de passages WTFesques (déjà rien que l’intérêt stratégique de mitrailler une façade de lycée aussitôt posé dans un pays destiné à être occupé…).

Pourtant, Red Dawn n’est pas un bête nanar patriotique ultra réac. Âmes sensibles, détournez le regard, bien-pensants, sortez de la pièce : vous avez là un film de droite de qualité. Notre perception d’une œuvre cinématographique est bien trop souvent fondée (voire même inféodée) sur nos sensibilités éthiques et politiques. Or il faut savoir dissocier la qualité d’un film de son « message » apparent, ou plutôt de ce que vous percevons comme étant son message. Est-ce que parce que l’histoire de Red Dawn érige les communistes en envahisseurs brutaux que Milius livre un brûlot à la gloire de son pays ? Pas si sûr… Alors que les choses soient claires, John Milius (pour le ressituer : réalisateur du sublime Conan et scénariste d’Apocalypse Now) est bel et bien de droite. Tellement même, qu’il conviendrait de le qualifier de libertarien, à la limite de l’anarchisme. Ses opinions politiques (notamment sur la détention d’armes à feu) se retrouvent clairement dans ses films. Mais parce qu’il a du talent et parce qu’il a d’abord à cœur de raconter ses histoires, il dépasse le caractère prosaïque de ses opinions pour livrer de véritables interrogations philosophiques et appuyer là où ça dérange. Le cinéma de Milius, c’est l’éternelle question du libre arbitre, de la place (et l’exaltation) de l’individu et du recours à la violence.

Et violent, Red Dawn l’est assurément. Lorsque les jeunes « Wolverines » (surnom de leur équipe de sport locale qu’ils récupèrent pour signer leurs actions) entrent en résistance, ils ne font pas dans la dentelle. On n’est pas vraiment dans Dennis la Malice ou Maman j’ai raté l’avion mais plutôt dans «Talibans Vs Viêt-Congs » tant la guérilla menée par les adolescents redoutable d’efficacité. Vendu comme un film d’action, Red Dawn a plus à voir avec la sauvagerie d’un Rambo I ou 4 qu’avec un Commando ou un Demolition Man, du moins thématiquement. Certes les explosions sont légion et la pyrotechnie ainsi que la mise en scène sont indéniablement 80s mais la violence générée par les gamins n’est jamais dénuée de sens (à l’inverse de celle de leurs ennemis, et c’est peut-être là une des limites du film). C’est un coup du sort qui leur fera verser le premier sang : en voulant échapper aux soldats, ils seront contraints d’en tuer trois. À partir de là, il n’y aura pas de retour possible : il faudra embrasser pleinement la voie des armes et de la guerre. Et les conséquences ne se feront pas attendre : après la mort des 3 soldats, l’armée d’invasion fusille des habitants au hasard. Les larmes des adolescents face à ces représailles cèderont la place à une détermination farouche, sauvage. C’est Jed, le grand frère, sous influence de l’image du père déterminé et inflexible, qui les exhortera à ne plus jamais pleurer et à transformer leur peine en « quelque chose d’autre ». Tout le groupe n’aura alors de cesse de lutter sans pitié contre l’envahisseur. Le témoin de cette évolution est sans doute le jeune Robert qui finira en véritable machine à tuer sans état d’âme, au bord du sadisme.

Red Dawn, malgré ses occasionnelles bouffonneries symptomatiques d’une production « action » standardisée, traite avec une lucidité effroyable du phénomène d’escalade de la violence au sein d’un groupe d’individus. Le refus d’aseptiser les comportements des Wolverines force le spectateur à se détacher de ces héros, tous consumés par la haine et la pulsion de mort. En plaçant des jeunes dans un conflit qui les dépasse, Milius met en lumière le paradoxe entre la nécessité de l’appel aux armes et la corruption de l’innocence. Demander à des enfants d’entrer en guerre n’est pas sans conséquences. À ceux qui ne voient qu’un ramassis grossier de propagande : regardez mieux que ça. Le film n’exhorte pas vraiment au patriotisme et ne clame jamais une quelconque supériorité morale américaine. Car en fin de film, lorsque le groupe, à force d’exactions , est confronté à cette terrible question : « si nous agissons comme eux, qu’est-ce qui nous différencie ? », la seule réponse s’avère être « nous sommes ici chez nous ». Tout finit par se résumer à une agression territoriale et non à un affrontement idéologique. Milius revient ainsi aux fondamentaux du conflit.

Bien sûr, le film contient des paradoxes, voire de franches contradictions – stigmates d’une réécriture plus « musclée » et standardisée du script original qui s’attachait davantage au délitement du groupe face aux horreurs de la guerre. Bien sûr, on peut se moquer du film. Afin d’éviter les spoilers, je dois d’ailleurs résister à une énumération par le menu de toutes les pépites du film (dont une scène mordante d’ironie où Milius tourne en dérision la possession d’armes à feu, avant de critiquer avec véhémence toute forme de régulation dans la scène suivante).

Je vous invite donc à voir Red Dawn, et à le voir sans œillères (ou alors à le voir plusieurs fois). Si le sous-texte nihiliste ne vous séduit pas et que vous êtes d’humeur taquine, vous passerez quand même un bon moment, surtout au début.

WOLVERINES !!!

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