Il y a des films comme ça qui marquent une génération, une culture, une population. Certains évoqueront Fight Club. D’autres préféreront parler de Perfect Blue, film d’animation de Satoshi Kon.

Pour en parler, nous accueillons Loïc – un petit nouveau qui écrit également pour le magazine gratuit de cinéma Daily Movies paraissant en Suisse.

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LA CRITIQUE

De nos jours, hélas, les films d’animation sont trop vite catégorisés comme étant, et bien, des films d’animation. Or, comme le dit si bien John Lasseter, l’un des pionniers du domaine et, accessoirement, le fondateur de Pixar: “L’animation n’est pas un genre – c’est un médium. Nous cherchons d’abord a faire des films. Notre objectif est de faire de bons films”. Vous l’aurez sûrement compris, le film à l’honneur ce mois-ci dans cette rubrique est donc un film d’animation – d’animation japonaise pour être plus précis –, puisqu’il s’agit de l’immense chef-d’œuvre “Perfect Blue”, réalisé par le trop méconnu Satoshi Kon.

Né en octobre 1963, Satoshi Kon étudie à la faculté des beaux-arts de Musashino, duquel il obtient un diplôme en 1987. Kon se lance d’abord dans le manga, et en publie plusieurs dans les années 1980. Il se fait alors remarquer par Katsuhiro Otomo, qui n’est d’autre que le réalisateur du cultissime “Akira”. Otomo va le prendre sous son aile, d’abord en le chargeant, en 1991, de s’occuper des décors de “Roujin Z”, puis du scénario de “The Magnetic Rose”, l’un des trois segments – le meilleur! – du film “Memories”.

Parallèlement, on projette d’adapter le roman “Perfect Blue” de Yoshizaku Takeuchi. Mais le destin du long-métrage ne se fera pas, car le tremblement de terre que subit Kobe en 1995 engendre de sérieux dégâts économiques au studio. Le projet n’est en revanche pas abandonné, mais passe un cran au-dessous, c’est-à-dire qu’il est désormais destiné non plus à une production dite ”live”, mais à être animé. Comme l’on cherche à faire les choses en ordre, le studio contacte la personne alors la plus influente et reconnue dans ce domaine: Katsuhiro Otomo. Ce dernier, peu intéressé par cette vulgaire adaptation, en confie les rênes à son protégé, qui n’est d’autre que Satoshi Kon.

La particularité du film de Kon, c’est sa narration; la façon dont il agence les événements; comment il parvient à manipuler le temps, les personnages et les spectateurs. Le roman de Takeuchi est pourtant tout ce qu’il y a de plus linéaire: Mima, la leader d’un girls band, décide d’arrêter la chanson et de se consacrer à une carrière d’actrice. Cependant, elle reçoit des menaces et semble être la proie d’un fan proche de l’hérésie, qui la harcèle via des moyens cybernétiques. De ce pitch, Kon ne retient que les trois mots-clés imposé par le studio, à savoir ”idole”, ”horreur” et ”traquée”, et va dès lors décider de raconter cette histoire à sa manière. Et, bonté divine, de quelle manière.

Après une mise en place habituelle de tous les éléments primordiaux enveloppant la protagoniste, le réalisateur s’affranchit ensuite de tous les codes narratifs et brise la temporalité de son récit, faisant s’affronter rêve, psyché et réalité dans un magma d’images en fusion qui brûlent la rétine à jamais. Le spectateur, totalement à la merci du film, est manipulé pendant la majorité de ce dernier, qui s’amuse, à l’instar d’un “Fenêtre sur Cour”, à fragmenter les données cognitives en de minimes particules, puis qui n’hésite pas à les détruire entièrement lorsque l’envie lui prend. Alors que l’on se croit enfin maître des événements, le réalisateur nous renvoie violemment à notre place de spectateur, qui subit la puissance visuelle et sensorielle du long-métrage. La musique de Masahiro Ikumi, semi-psychédélique, alliée au montage ingénieux, viennent parfaire un film aux composantes d’une symbiose parfaite. Tout s’articule dans l’unique but d’exploiter les sens du spectateur jusqu’à l’extrême, afin de fournir à ce dernier une claque béante; pour lui faire vivre une expérience qui restera gravée dans sa mémoire à jamais – cette fin hantera le spectateur pendant longtemps.

La réussite du film est telle, qu’il est finalement distribué en salles, alors qu’il était initialement prévu pour le cercle limité de la vidéo. Les superlatifs manquent pour décrire à quel point ce “Perfect Blue” est un chef-d’œuvre absolu, et plus encore: une leçon de cinéma. Enfin, je terminerai avec une citation de Kon, qui représente parfaitement ses intentions: “Le rêve naît de la réalité. Mais je suis persuadé que l’inverse est tout aussi vrai”.

Perfect Blue, de Satoshi Kon – Sortie en salles le 8 septembre 1999
Critique initialement parue dans le mensuel suisse Daily Movies

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