Satoshi Kon nous a quitté.

Beaucoup trop tôt. Il nous semblait normal de lui rendre hommage. J’avais d’abord songé à rediffuser un précédent numéro d’Un Dimanche, Une Critique, celui consacré à Perfect Blue mais ça n’aurai sans doute pas été assez juste.

Un Dimanche, Une Critique de ce 29 août est donc consacré à Satoshi Kon.
Et à Paprika.

 

 

« May 18 of this year, an unforgettable day.
My wife and I received the following prognosis from a cardiologist at the Musashino Red Cross Hospital:
“The pancreatic cancer is terminal and has metastasized to the bone. You have at most a half year left.”
When I conveyed my concerns for Yume-Miru Kikai to Mr. Maruyama, he said, “It’s fine. Don’t worry, we’ll do whatever it takes.”
I cried.
I cried aloud.
With feelings of gratitude for all that is good in this world, I put down my pen.
Well, I’ll be leaving now. »
– Satoshi Kon

Mardi 24 août de cette année. Une journée inoubliable.
Le monde du cinéma souffre la perte de Satoshi Kon. Personne ne s’y attendait. Le réalisateur, qui a profondément marqué le 7ème art à travers ses œuvres animées, s’éteint alors qu’il travaillait sur son cinquième film: Yume-Miru Kikkai (The Dream Machine). L’onirisme aura ainsi été la clé de voûte de son travail, qu’il soit utilisé en filigrane, comme dans le dévastateur Perfect Blue, ou comme cœur d’un système narratif, comme c’est le cas dans Paprika.

L’irrésistible Paprika. Souvenez-vous de cette scène d’ouverture qui met à mal vos repères topologiques et détruit vos certitudes rationnelles pour vous happer dans un monde inédit. Surpris, désemparé, ensorcelé même, vous comprenez que l’unique solution pour découvrir cet objet sans pareil est d’accepter de se laisser bercer par le récit. Cependant, feu monsieur Kon n’était pas un conteur comme les autres. Pour lui, c’étaient les règles du récit qui devaient se plier à la dimension émotive de ses histoires, et pas l’inverse. Chez lui, l’émotion était aussi simple qu’elle était sophistiquée. La beauté des images, le pertinence des sons, la précision des ellipses que personne d’autre n’osait, formaient une structure qui ne laissait aucune chance d’échappatoire au spectateur. Et vous voilà obligé de rêver avec Paprika, obligé de suivre ces étranges lignes de fuite qui enferment les personnages avant de se déformer pour s’ouvrir sur des plans larges de grands espaces ; obligé d’utiliser votre esprit pour voyager dans des lieux que vous n’auriez même pas imaginé vous-même.

Une autre force de ses films était de savoir développer une histoire en partant d’une thématique qu’on pensait éculée. Loin de dispenser une quelconque leçon d’éthique, Kon savait avoir recours à l’observation méticuleuse et intelligente des êtres humains, et l’utilisait avec parcimonie et polyvalence, arrivant de fait à composer sur plusieurs registres en même temps sans s’égarer une seconde. Entre thriller et grande aventure, sous la lointaine tutelle de la science-fiction, Paprika marquait un nouvel accomplissement dans sa carrière: une richesse visuelle et symbolique alliée à la rigueur d’une narration tout sauf conventionnelle au service d’une œuvre puissante qui a su s’affranchir de toutes ses limites, à l’image, d’ailleurs, des rêves de ses personnages. Jamais un univers onirique n’avait été si inventif au cinéma, jamais la puissance créatrice de l’esprit n’aura pu s’exprimer ainsi.

Dans son épopée grandiose qui renvoie tantôt aux meilleurs enquêtes policières qu’aux meilleurs contes fantastiques, le réalisateur ne se privait par ailleurs pas de multiplier les mises en abimes afin d’éliminer toute alternative à une suspension totale d’incrédulité. Si c’est évident avec le cinéma au cinéma, ou les très nombreuses références cinématographiques, il ne faut pas oublier le sujet d’identification le plus probable pour le spectateur: le détective Toshimi, homme rationnel et désintéressé du cinéma qui se retrouve malgré acteur de l’histoire. La plus belle réflexion vient, peut-être, lorsque le héros de fiction se rend enfin voir un film au cinéma, refermant sa propre existence sur l’ouverture à de nouveaux horizons. Personnage ou spectateur, nous sommes un peu pareils, au final. Nous avons tous des rêves. Rêves qui devraient forger notre réalité. L’exploration de l’inconnu est, elle aussi, une idée centrale de cette épice du cinéma: quand Paprika brise la glace qui sépare son monde urbain de l’improbable royaume du rêve, elle aide le lecteur à briser le mur qui le séparait de son imagination.

Si ses films étaient un pont entre les réalités, la porte qui permettait d’accéder aux pièces cachées de l’esprit et des émotions, le cinéaste n’en donnait jamais la clé, il savait donner au public l’inattendu, et avec, les pistes pour s’y frayer son propre chemin. Satoshi Kon a certes posé son crayon ; mais il n’appartient qu’à nous de finir le dessin.

-Arkaron

Paprika – sorti le 6 décembre 2006
Réalisé par Satoshi Kon
Le DC Mini est une invention qui permet à toute personne d’enregistrer et de visualiser ses rêves. Projet ambitieux destiné à la thérapie psychiatrique, mais aussi arme potentiellement dangereuse entre de mauvaises mains, le DC Mini est dérobé, et un mystérieux voleur commence à pénétrer les rêves des autres…

1 commentaire

  • MrHobbes dimanche 29 août 2010 20 h 53 min

    Belle critique pour un immense réalisateur. Merci!

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