Je vais vous parler aujourd’hui du Temps des Gitans par Emir Kusturica. A titre personnel, je le considère comme le meilleur film de Kusturica et un des plus audacieux du cinéma en général.

Réalisateur et musicien accompli, il fait partie du club très select des 6 à avoir reçu deux fois la Palme d’Or au Festival de Cannes (Undergroud et Papa est en voyage d’affaire). Le temps des Gitans loin d’être son œuvre la plus célèbre est néanmoins l’une des plus aboutie et fait partie à ce jour des monuments du cinéma, sa réception commerciale fut très mauvaise en raison de la langue de tournage (romani) tandis que sa réception critique fut tout à fait sensationnelle.

Le film décroche le Prix de la Mise en Scène à Cannes en 1989, officieusement Wim Wenders, Président du Jury, aurait alors refusé d’accorder la Palme d’Or à un film aux thèmes aussi sordides. Je pourrais vous abreuver pendant d’interminables heures mais il est temps de passer à la critique de ce diamant noir du cinéma.

 

Emir Kusturica est un trublion, un être libre et insaisissable, influencé par l’époque et par sa vie entourée de gitans. Il ne cacha jamais son attachement à ce peuple avec lequel il a grandi. Gitans, allégorie à la liberté, peuple sans frontières joyeux et émancipé des règles, mystique et fascinant. Le Temps des Gitans est à leur image, illuminé et nerveux, grandiloquent mais pourtant terrible. Prévu au départ pour être un documentaire il autopsie avec recul le destin d’un peuple hors normes, dans leur coutumes, leur vie, leurs aspirations à un avenir meilleur mais aussi à leurs traditions annihilant cet avenir ensoleillé.

Nous suivrons durant le film la vie de Perhan, gitan vivant dans un bidonville Yougoslave vivant avec sa grand-mère. Des rêves pleins la tête une envie d’évasion incontrôlable au fond du cœur. Emir nous racontera sa vie à travers les péripéties d’un voyage à travers le temps et l’espace mais aussi à travers la Vie. Parcours initiatique d’un jeune, initialement gentil, amoureux et idéaliste qui, soumis à cette malédiction de l’errance et de la souffrance qui sied à son peuple fera naître en lui des forces qu’il ne pourra combattre.

La caméra dépeint avec justesse la misère qui sévit dans le bidonville sans que celle-ci ne soit jamais lisse ou artificielle. On reconnaîtra le style brut foisonnant de détails et d’une richesse visuelle incomparable, opposant sans cesse les forces naturelles à celles des humains, profondément ancré dans la nature et dans ses relations avec l’homme.

La réalisation est impeccable, subtile et intelligente cassant les codes du genre (bye bye les plans larges pour exprimer la solitude). Si ces procédés filmiques sont déstabilisants aux premiers abords par l’habitude de la rétine et le formatage visuel de milliers de films, ils rendent la mise en scène du film complétement unique et très originale, un peu comme les gitans eux-même.
Peignant chaque personnage en détails la caméra les survole et nous offre une bribe de leur vie et imbrique chaque destin individuel dans une identité commune, sans qu’aucune explication ne soit nécessaire. On savait Emir Kusturica fellinien convaincu mais avec ce chef d’œuvre il signe et dépasse son maître, le récit n’effaçant jamais le propos ou les personnages.

Le temps des gitans est un film résolument sombre, âpre et grave sans pourtant jamais tomber dans le maussade ou le pathétique. Il s’affranchit des codes du drame par une lumière colorée et chatoyante et une énergie sans cesse renouvelée, inépuisable. La tristesse, la peine sont filmés avec une infinie douceur et une magie omniprésente.
Magie, car le film s’empreint de mysticisme comme pour broyer la réalité terrible dans laquelle elle prend forme. L’une des scènes les plus belles montre la cérémonie du printemps où le réel et fond avec le magique dans une puissance visuelle incomparable le tout hanté par la bande originale de Goran Bregovic – un habitué d’Emir- (signant ici l’une des plus belles bande originale du cinéma). La frontière entre réel et rêve est mince, jamais clairement affichée et ce pour nos plus grand bonheur.

La magie joue un rôle important car elle crédibilise le mystère gitan sans que cela ne soit jamais choquant ou hors contexte. Elle accompagne le film du début à la fin. Insidieuse et lumineuse, lL’histoire nous fera voyager de Yougoslavie en Italie où Perhan s’acoquinant avec des malfrats, ira courir les chemins pour gagner de l’argent et pour faire soigner sa petite sœur malade, poussé par sa grand-mère, pilier du film, garante de l’éducation et de la droiture de notre anti-héros. Cette aspiration à la liberté et à la pureté le fera échouer en Italie où il rentrera bien malgré lui dans un trafic le dépassant et l’écrasant, bâtissant autour de lui une cage dorée, une cage dans laquelle il restera prisonnier.

Loin de juger ou de prendre parti, de dénoncer ou de défendre une idée, le film nous invite simplement à survoler la misère sociale et à devenir le spectateur bien impuissant du destin tragique d’un peuple condamnée à ne jamais connaître le répit. L’autodestruction comme point d’orgue ou la magie de rendre beau l’ignoble. Emir a souvent été catégorisé en raison de ses origine et du parti prit de ses certains de ses films (ndlr : Papa est en voyage d’affaire, Chat Noir chat Blanc) comme un adepte du jugement. Or il nous prouve le contraire ici en nous laissant choisir.
Choisir ce qui est bien et ce qui est mal.

Poétique dans sa tristesse, onirique dans ses instants joyeux, sublime par sa mise en scène et par sa musique, Le temps des gitans est une expérience de laquelle on ne ressort pas indemne. Frôlant parfois la fable aux allures de clown triste à la violence crue, le film survole un nombre incalculable de thèmes en ne faisant pas la bêtise de s’appesantir et de juger. Jamais angoissant, il exulte une énergie et une force si particulière. A la manière de ces gitans, dépeint avec tant de précisions notamment à travers le folklore tzigane et sa philosophie si bien représentée.

D’une précision et d’une puissance considérable, le Temps des Gitans brouille tous les codes du genre, s’affranchit de toutes barrières jonglant entre individualité et communauté entre réalité et onirisme. Il est un voyage à travers la vie et le fatum des tziganes. Intemporel et indémodable, il n’a jamais vieillit. Car la détresse était, est et demeurera détresse et que les cris de bonheur ou de tristesse n’ont jamais changés avec le temps qui passe.

 

Le Temps des Gitans – 15 novembre 1989
Réalisé par Emir Kusturica
Avec Davor Dujmovic, Bora Todorovic, Ljubica Adzovic
La dramatique vie de Perhan, fils naturel d’un soldat et d’une Tzigane, qui rêve d’un avenir riche et heureux. Elevé par sa grand-mère qui l’adore, il est bientôt arraché à elle et part en Italie travailler pour un trafiquant d’enfants. Il reviendra au pays mais ne réussira pas à réaliser son rêve.

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