On reste en Asie en ce premier dimanche d’avril. Mais après un film d’animation, Perfect Blue, je vous propose de re-découvrir un film d’horreur japonais sorti en 2001. On sort un peu du film culte pour quelque chose de, peut-être, plus méconnu.
Un Dimanche, Une Critique de ce 4 avril, dimanche de Pâques, est consacré à Kaïro.

Kaïro – Sorti le 23 mai 2001
Écrit et réalisé par Kiyoshi Kurosawa, avec Haruhiko Kato, Kumiko Aso, Koyuki
Voilà plusieurs jours que Tagushi, un étudiant en informatique, ne donne plus de nouvelles à ses amis. Inquiète, l’une d’elles lui rend visite et assiste désemparée à son suicide. Alors que son entourage essaye de comprendre, d’étranges phénomènes se multiplient sur internet…

 

Vous êtes-vous déjà posé des questions? Je veux dire de vraies questions, pas ce que vous allez bien pouvoir manger entre deux épisodes de votre série préférée ou à quelle heure vous devez mettre votre réveil pour aller bosser. Kiyoshi Kurosawa, lui, il s’en pose. Il s’en pose même beaucoup. Et ce qu’il y a d’exceptionnel avec l’art, c’est que l’artiste ne pose pas ces questions qu’à lui même.

Prenons internet par exemple. Qu’est-ce qu’internet? Dire qu’il s’agit d’un réseau informatique mondial est une réalité, mais est-ce une réponse absolue? Internet n’aurait-il pas, par son ampleur, par son utilisation exponentielle, pris une autre dimension, s’approchant d’une entité presque organique, qui grossit plus jour après jour, qui se fait une nouvelle voix à travers le monde, qui devient le lieu de résidence et d’organisation de groupuscules indépendants, ou une porte ouverte vers un monde qu’on ne comprend pas vraiment et dans lequel il arrive de se perdre? Est-il possible de partager quelque chose avec un mort grâce aux nouvelles technologies? Le cinéma nous en fournit la preuve chaque jour. Tant de dangers et d’interrogations qui font écho, à plus grande échelle, à des questions qui ont toujours existé chez l’humain.

Nombreux sont les films qui ont utilisé internet ou la machine du virtuel comme catalyseur à une situation de plus grande envergure. Matrix en a fait son terrain de jeu et d’expérimentations, tandis que le très récent 8th Wonderland s’en sert pour réactualiser les enjeux et conflits géopolitiques modernes. Dans Kaïro, internet est la porte qui invite à pénétrer un réseau tentaculaire qui s’étend bien plus loin que ce que l’œil nous permet de voir au premier regard. C’est d’ailleurs en partie grâce au point de vue, que Kiyoshi Kurosawa (aucun lien avec Akira) entraîne le spectateur dans les méandres de la société contemporaine. Les mises en abîme successives créent une chaîne qui remonte au spectateur et le forcent à assister aux dernières heures de l’humanité, la différence étant que Kurosawa utilise habilement sa mise en scène pour impliquer celui qui regarde, et l’amener à s’interroger: “Mais qui voit la scène? À travers les yeux de qui regardons-nous?”. Question ouverte, dans laquelle le spectateur peut trouver ce qu’il y a de plus proche à une immersion totale, faisant sienne la caméra, ou acceptant, pourquoi pas, de suivre un narrateur extra-diégétique des plus pervers dans son voyeurisme. Par moment, les plans rapprochés s’effacent au profit de plans d’ensemble qui appuient la solitude d’un élément humain au milieu d’une nature morte faite d’acier et de béton, sans pour autant gagner une quelconque dimension de neutralité.

Les relations entre les personnages et les éléments se confondent et se répondent dans une mosaïque de questions qui tendent à rendre l’intrigue floue. Vivants et morts coexistent un temps dans un monde qui semble incapable de les accueillir tous deux: si le fragile instant charnière d’une ère à l’autre délimite la chronologie du film, sa portée la transcende. Entre réflexion fataliste sur le devenir d’une humanité qui s’isole dans l’illusion d’une vie éternelle digitalisée et la place d’une jeunesse qui découvre un monde que personne ne connait, désorientée sans l’aide des anciens (le patron de Michi, seul adulte du film, est encore plus perdu que les autres), Kurosawa offre une multiplication des niveaux de lecture peu courante au cinéma. La déshumanisation qui embaume l’œuvre transforme progressivement les personnages en fragments d’informations: une trace noire, en guise de cadavre, qui s’envole au gré du vent ; le sang, grand absent d’une fin d’un monde, s’en est allé, retranchant hommes et femmes dans ce qu’ils ont de moins charnel, exacerbant leur impossibilité de vivre l’un avec l’autre mais ne supportant pas de vivre l’un sans l’autre. S’en suit une remise en question du concept de relation humaine, ou l’effroi des personnages lorsqu’ils voient leurs semblables retirer le masque qui leur cachait le visage, dernier acte de désespoir avant de franchir un seuil à sens unique.

À l’instar de ses portes cernées de rouge, Kaïro dissimule une “chambre interdite”, condamnée à être ouverte et à libérer ce qu’elle renferme: la peur ancestrale de l’humanité incarnée dans une vision qui glace le sang. Nul besoin, pour le réalisateur, d’avoir recours aux effets d’esbroufe habituels du genre horrifique. Ainsi, la tension est minutieusement dosée afin de ne pas rompre la continuité installée dans l’atmosphère et qui créée, presque à elle seule, l’angoisse quasi-constante dans laquelle évolue le spectateur. Par sa forme même, le film a tout pour déstabiliser: musique d’ambiance qui exclue les effets sonores brutaux, rythme extrêmement lent, répétitions de situations et, inévitablement, sentiment qu’on ne sait pas vraiment où on va. Encore une fois, le scénariste prouve sa maîtrise du média en intégrant, au milieu de son intrigue, un élément d’explication qui n’en a que l’apparence, dont la fonction réside uniquement dans la volonté d’accorder à l’esprit cartésien de quoi s’accrocher à un récit qui malmène avec talent les engrenages les plus courants de la machine narrative.

Film apocalyptique intimiste et sans retour, Kaïro est la preuve que l’horreur peut prendre toute forme que l’homme choisira de lui donner, même la plus simple, surtout la plus simple, la plus effrayante, débarrassée de tout artifice de divertissement et révélée au grand jour dans son intensité primaire et sa force primale.

-Arkaron

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