Interlude dans notre série de papiers sur les héros du film d’action à travers les âges pour parler de gangsters.

On est aujourd’hui en 1984 et Michael Keaton n’a encore tourné ni Batman ni Beetlejuice. Il est pourtant à l’affiche d’un petit film qui n’aura les honneurs d’une sortie française que … 20 ans plus tard. Pourtant, le film du jour n’est pas rien puisque quelques années plus tard il inspirera Les Nuls pour la fameuse Cité de la Peur.

Un Dimanche Une Critique est consacré à Johnny Dangerously.

 

« Tu devrais pas me saisir par le col, Johnny. Ma mère l’a fait une fois. Une SEULE fois ! »

On le sait bien, chaque genre cinématographique repose sur des codes, des règles plus ou moins souples, qui permettent d’identifier, toutes proportions gardées, une œuvre comme se revendiquant d’une certaine catégorie de films. À l’aube d’un genre, les cinéastes se cherchent, expérimentent et tracent les contours du type d’histoire dans lequel ils se meuvent. Heureusement, les genres évoluent. Ils sont d’abord influencés, puis au fil des prises de risque, peuvent être transcendés et dépasser leurs barrières pour nourrir des œuvres qui présentent tant de genres différents qu’elles en deviennent un en soit.

Avant d’en arriver là, il est néanmoins nécessaire à tout ensemble de règles d’être étudiées, remises en question. Ce regard à la fois critique et révérencieux envers un genre se retrouve dans de nombreux films des années 1980 et 1990. Last Action Hero, Scream, Galaxy Quest.

Très bien, me direz-vous, mais qu’est-ce que cela peut bien avoir en commun avec ce truc-là, Johnny Dangerously ? Tout, vous répondrai-je, puisque cette petite merveille de second degré, de film de malfrats conscient de ce qu’il est, détourne habilement et avec humour les poncifs éculés des gangsters au cinéma.

Ainsi, les motivations du personnage principal sont expédiées avec pathos, non pas une mais trois fois, faisant de Johnny Kelly un personnage incapable de voir par-delà la fonction qui lui a été attribuée par le scénariste : que des alternatives à ses problèmes financiers existent n’est pas important, il se doit de devenir membre de la mafia pour y remédier.

Cet univers étant particulièrement bien connu du public, les travestissements formels n’en sont que plus évidents. C’est donc une heure et demie de fusillades inoffensives, de trahisons essentielles et de one-liners intentionnellement ratés qui nous sont offerts, le tout enrobé d’une atmosphère jazzy indémodable. Les stéréotypes servant précisément à identifier le genre du film de gangsters sont retournés : le flashback devient le récit principal, la femme fatale se croit à Chicago parce que sa nature le lui indique (alors que l’histoire se déroule à New-York), les bombes explosent mais ne tuent pas, les personnages se lancent sans crier gare dans des tirades dénuées de bon sens simplement parce que la structure du scénario l’impose, et le patron de la boîte de nuit la plus respectable du New-York de 1910 est un indien à l’accent incoupable.

En plus du script jonché de dialogues savoureux aux tonalités référentielles sans fin, la mise en scène se permet quelques tours de passe-passe ingénieux qui viennent appuyer la distance que le film impose entre lui et le genre. Les deux héros, sur le point de s’embrasser, passent du trottoir urbain au coucher de soleil rural d’un plan à l’autre. Une discussion entre deux personnages se retrouve soudainement mutée en interlude télévisuel, le décor se transformant en plateau sans raison apparente. Le protagoniste, sur le point de faire face à un moment clé de son évolution, interrompt le récit et brise le quatrième mur pour s’adresser directement au spectateur.

Le contrat narratif habituellement passé avec le film est transgressé à de nombreuses reprises, mettant en exergue des outils usités, souvent pour déconstruire les codes, parfois pour souligner leur obsolescence, comme lors d’un « 4 à la suite » (une succession de quatre gros plans accompagnés d’une note de musique ayant pour but d’accentuer l’impact dramatique d’un événement) se terminant sur le visage d’un personnage qui vient juste de mourir.

C’est donc dans ce fourmillement d’idées, entre gangsters homosubversifs et multiplication des niveaux de récits, que l’équipe de Johnny Dangerously met en boîte un film qui parle de films. Dix ans avant La Cité de la Peur (qui en reprendra d’ailleurs un certain nombre de gags), Michael Keaton menait déjà, et avec un talent qui n’est plus à prouver, l’entreprise de déconstruction de l’enquête policière sur grand écran.

Une question reste néanmoins en suspens : pourquoi ce film hilarant a-t-il été oublié ? Le mystère est d’autant plus grand que Johnny Dangerously ne lésine pas sur l’humour intelligent, sans pour autant délaisser le sens du divertissement, car au-delà du second degré, c’est aussi une histoire qui nous est proposée, pleine d’action et de rebondissements.

Enfin, si tout cela n’a pas suffi à vous convaincre, regardez au moins cet extrait :

À bon entendeur !

 

Johnny Dangerously – sorti le 7 janvier 2004 en DVD en France (1984 aux États-Unis)
Réalisé par Amy Heckerling
Avec Michael Keaton, Joe Piscopo, Marilu Henner, Danny DeVito
Johnny Kelly, jeune garçon vivant à New-York, n’a d’autre choix que rejoindre la pègre pour acquérir l’argent nécessaire à la survie de sa pauvre mère. De fil en aiguilles, le voilà à la tête du plus grand cartel de la ville, qu’il dirige d’une main de maître sous le nom de… Johnny Dangerously !

3 commentaires

  • Jawa24 dimanche 14 octobre 2012 13 h 27 min

    Affiche de Drew Sstruzan !!!

  • Misutsu dimanche 14 octobre 2012 13 h 30 min

    Merci de m’avoir fait découvrir ce film, il était très sympa à regarder, d’autant que j’adore Micheal Keaton que l’on ne voit pas suffisamment au cinéma.

    Ca m’a rappelé ce monument de l’absurde qu’est le film Top Secret sorti la même année !

  • Alain Chabat dimanche 14 octobre 2012 15 h 49 min

    ça a l’air vraiment pas mal ce film ! Merci pour l’article Marc !

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