Comme promis, après avoir parlé dimanche dernier de L’Homme des Hautes Plaines, on enchaine avec un autre western, toujours de et avec Clint Eastwood. Mais on va s’en doute évoquer son meilleur film.
Un Dimanche, Une Critique est consacré à Impitoyable.

Impitoyable – Sortie le 12 septembre 1992
Réalisé par Clint Eastwood
Avec Clint Eastwood, Gene Hackman, Morgan Freeman
Kansas 1880. William Munny, redoutable hors-la-loi reconverti dans l’élevage va, à la demande d’un jeune tueur, reprendre du service pour venger une prostituée défigurée par un cow-boy sadique.

De tous les films de Clint Eastwood, Impitoyable est sans doute celui qui touche de la façon la plus juste à la nature même de l’acteur. Figure légendaire du western, pour le public européen de notre génération il éclipse sans doute John Wayne lorsqu’on évoque le cowboy de cinéma. En 1992, à 62 ans et avec une tripotée de films cultes au compteur, il est établi que Clint est un monstre sacré du grand écran. Ses précédentes réalisations lui ont permis de faire mûrir sa technique et avec Impitoyable, il est prêt pour raconter l’ultime (mais pas la dernière) histoire de Clint Eastwood, l’acteur et personnage.

Impitoyable relate la fin d’une époque. Chaque jour l’Ouest sauvage est un peu plus domestiqué, apprivoisé. Le chemin de fer s’étend, l’homme imprime sa marque sur la terre qu’il occupe, les villes s’agrandissent, les maisons s’embellissent. Cela fait 11 ans que Bill Munny a quitté sa vie de hors la loi sanguinaire. Entre le deuil de sa femme, sa vie de fermier et ses deux enfants à élever, cette ancienne légende fait peine à voir. Difficile de reconnaître Eastwood en rancher maladroit qui tente pathétiquement de séparer ses porcs fiévreux pour épargner le reste de ses bêtes. D’ailleurs le jeune chasseur de primes qui vient le solliciter refuse d’y croire. Il est venu demander l’aide son modèle et ne peut accepter que ce dernier ait vieilli ou se soit rouillé. Pour lui, Munny est toujours ce tireur hors pair qui a mis plusieurs états à feu et à sang. Le titre original, Unforgiven (« impardonné ») prend alors un sens particulier.

Certes il s’applique en premier lieu aux deux cowboys qui défigurent la prostituée au début du film. Mais William Munny/Clint Eastwood semble ne jamais avoir été pardonné non plus. Le premier pour avoir été cette légende de l’Ouest, cette gâchette infaillible mais aussi ce criminel tueur de femmes et d’enfants. Le second, pour avoir incarné un cowboy de cinéma qui a marqué à jamais l’imaginaire collectif. À l’image du jeune chasseur de primes, le Schofield Kid, le spectateur veut que Clint sorte de sa retraite, de cette activité qui n’est pas la sienne, et qu’il se remette littéralement en selle pour continuer à nous faire rêver. On ne le laisse pas passer à autre chose.

Alors de mauvaise grâce il s’exécute, comme mu par une force intérieure qui ne l’a jamais laissé tranquille. Tout au long de sa durée, Impitoyable offre une réflexion sur le statut des légendes, sur le caractère mortel de ses hommes qui se sont un jour fait un nom. Pendant deux heures, on assiste à une démonstration empirique des effets de la vieillesse, adversaire inévitable. Mais le véritable génie du film apparaît à la toute fin, quand Clint met brutalement un terme à cette entreprise de déconstruction de son propre mythe. Là, dans la rue principale, celle où se règle les duels, William Munny s’est redressé de toute sa stature et défie le reste des hommes. On est électrisé, parcouru de frissons de pur plaisir devant ce manifeste où Clint reprend ses droits et rappelle à tous sa vraie nature : il est et restera une légende. C’est à se demander si le réalisateur n’a pas bâti tout son film dans le seul but de livrer ce formidable pied de nez (pour rester poli) au post modernisme actuel qui nous empêche d’avoir droit à des vrais héros. Comme s’il fallait maintenant systématiquement décrédibiliser, s’excuser pour avoir créé un personnage de fiction. Tourner en dérision les icônes est facile mais l’autocritique de Clint a l’intelligence de s’arrêter au bon moment.

Plus qu’un homme qui vieillit, il est parvenu à incarner une force de la nature, un principe que chacun de nous peut identifier instinctivement. Oui c’est peut-être la fin d’une époque, oui peut-être que les desperados n’ont plus leur place, que l’honneur est amené à disparaître, que la violence a changé de camp (terrifiant Gene Hackman, symbole de l’institutionnalisation de la violence). Mais tant qu’un souffle animera les hommes de la trempe de William Munny, on sera rappelé à l’ordre : ces types sont au dessus des autres et la légende n’a que faire du temps qui passe.

A 60 ans passés, le visage buriné, Eastwood démontre que rien ne pourra jamais effacer ce qu’il a été, pas même lui, et que ce qu’il est aujourd’hui, il le doit à son passé. Un lion reste un lion.

– Basile

3 commentaires

  • The_Geek59 dimanche 4 juillet 2010 11 h 15 min

    Excellente critique, il faut que je regarde ce film…

  • Hellboy lundi 5 juillet 2010 11 h 13 min

    On dit souvent que le western est une métaphore du militarisme des états-unis : durant les années 50, c’est le western triomphant, où les ennemis sont clairement identifiés (les peaux rouges) tout comme dans la vraie vie (les rouges aussi). Vers la fin des années 60, avec l’enlisement au Vietnam, les cowboys perdent de leur superbe et on a des films plus violents et désabusés (Leone et autre Peckinpah). Puis vinrent les années 80, sans guerre donc sans western.
    Avec Impitoyable, Eastwood nous montre-t-il le côté vain, violent et manipulateur de la guerre du Golfe ?

  • noopyoun lundi 5 juillet 2010 23 h 46 min

    Un film magnifique, électrisant et une leçon de cinéma: merci pour cette critique très pertinente et très juste, qui donne envie de s’y replonger!

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