Nous en sommes déjà à plus de la moitié de l’Etrange Festival et pour cette nouvelle compil’ de critiques de films vus, des films réalisés et interprétés par des femmes dont Alice Waddington, Emma Roberts, Milla Jovovich, Jennifer Reeder ou encore Jocelyn DeBoer et Dawn Luebbe.

 

Paradise Hills (2019) de Alice Waddington

En ce mardi 10 septembre, la gente féminine était à l’honneur à l’Etrange Festival puisque nous allions enchaîner pas moins de 3 films réalisés par des femmes ! Le premier mettait directement les pieds dans le plat, puisque Paradise Hills voit son héroïne se réveiller sur une île étrange, une sorte de clinique de bien être pour ces dames, où tout est beau, épuré, design et conçu pour être confortable.

Un rêve éveillé qui pourrait bien cacher autre chose, comme en est persuadé le personnage principal campé par Emma Roberts. Déjà remarqué pour ses courts métrages, Alice Waddington met les petits plats dans les grands dès l’introduction de son premier long, puisque la direction artistique et la photographie sont de concert pour créer une impression de rêve éveillé, avec des bâtiments à l’architecture stylisée, au mobilier chic et aux couleurs chatoyantes et douces, capturés dans des cadres soigneusement composés pour en faire ressortir le meilleur.

Ce trop plein de beau et de zen cache évidemment bien son jeu, comme l’indique l’actrice qui joue la baronne des lieux, notre Milla Jovovich bien aimé, qui n’est jamais la dernière quand il s’agit de foutre le boxon. Tout ça étant trop beau pour être vrai aussi bien dans le film qu’autour, le scénario écrit par Nacho Vigalondo (Timecrimes, Colossal) rame dès lors qu’on s’aventure vers une quelconque résolution, comme en témoigne un climax boiteux en 4 parties (!) qui plombe peu à peu la fluidité de l’ensemble, qui affiche aussi une sévère baisse de régime formel en cours de route, la splendeur des plans et la précision du découpage s’effritant au fur et à mesure, et la dernière partie du film étant étonnement sombre visuellement, sans que ça ait l’air voulu.
Mais cela n’empêche pas Paradise Hills de fonctionner par bribes, et d’avoir un univers de conte vacillant, synthétisant à travers son univers la pression exercée sur la femme dans nos sociétés, où la dictature de la beauté et du rôle imposé par le patriarcat règnent sans détour.

Ces messieurs en prennent évidemment pour leur grade dans le film, mais pas seulement, et il faut saluer le choix d’Alice Waddington qui joue la carte du kitsch à fond pour certaines scènes, ce qui contribue grandement à l’ambiance énigmatique de son film et appuie certains points de scénario avec brio.
Un premier essai concluant donc, qui peine certes à tenir sa formidable entrée en matière mais qui reste un cocktail visuel singulier, prenant le pas sur ses errances structurelles.

 

Knives and Skin, de Jennifer Reeder – Sortie le 20 novembre 2019

Une petite ville américaine paisible mène sa vie tranquillement, quand soudain une adolescente disparaît. Hey, vous aussi vous connaissez Twin Peaks ?! La réalisatrice Jennifer Reeder, venue présenter le film à Paris après un passage à Deauville, a visiblement bien potassé son guide du petit David Lynch pour faire Knives and Skin, premier film hautement sous influence.

Ici, pas question de suivre une enquête et de résoudre un mystère, le pourquoi du comment nous est donné d’entrée de jeu. L’intérêt réside dans le délitement de la communauté, où le drame va faire tomber les masques et chambouler suffisamment les habitants pour secouer le vernis social.
Alors attention, rien n’est fait sauvagement, le film se voulant lancinant, velouteux et couvert d’un voile de mystère. A l’instar d’une bande originale qui noie l’ensemble sous des nappes de synthétiseur, on observe ce désagrègement goutte par goutte, allant et venant chez l’un et chez l’autre pour voir comment la tragédie affecte chaque organe de ce village, confronte les adolescents à leurs parents, réveille les non-dits et pousse les consciences à un examen poussé. Tout ça sur quasiment deux heures, ce qui il faut bien l’admettre risque de laisser un paquet de spectateurs sur le pas de la porte. Aucun personnage n’est attachant car le film ne fait rien pour, c’est plutôt une observation anthropologique sous néons (décidément !), où les moyens modestes de production empêchent le film d’offrir des séquences réellement envoûtantes, même si celui-ci ne lâche rien sur sa tonalité. L’encéphalogramme reste donc très linéaire, et à l’exception de la mère de la disparue qui sombre vite, le tout est basé sur un rythme très posé, qui nécessite d’adhérer absolument au délire pour suivre avec intérêt un film dépouillé de ligne narrative claire et qui, il faut bien le dire, tourne un peu en rond tout en restant dans l’ombre écrasante de son modèle.

Vous aurez l’occasion de tester tout ça le 20 novembre dans les salles françaises.

Jennifer Reeder

 

Greener Grass (2019) de Jocelyn DeBoer et Dawn Luebbe

En 2015, les comédiennes Jocelyn DeBoer et Dawn Luebbe tournaient dans le court métrage Greener Grass, qui s’amusait à tordre la vie dans les banlieues américaines et se faisait remarquer dans pas mal de festivals. Quitte à transformer l’essai, autant y aller franchement, et les voilà réalisatrices/scénaristes et productrices exécutives de l’adaptation en long-métrage, qui recoupe avec le même principe.

Le point de départ ? Deux mères de famille très amies, à tel point que l’une va offrir son bébé à l’autre. La course au contentement mutuel et au rayonnement social va prendre des proportions délirantes, dans ce bonbon acidulé qui pétarade de toute part.

Si John Waters est une référence évidente et assumée, Greener Grass pourrait tout aussi être une version sous acide de Desperate Housewives, un South Park au féminin, la version longue du clip Barbie Girl ou le penchant destroy de n’importe quel soap opéra kitsch des années 80. Il faut d’ailleurs remarquer que les codes esthétiques et narratifs du soap sont repris tel quel dans certaines scènes de ménage, avec un sens de la dérision qui fait mouche à chaque fois tant Greener Grass est avant tout une comédie acerbe et délirante, à l’image de sa photographie ultra flashy, où les couleurs pètent dans tous les sens, comme si la banlieue d’Edward aux mains d’argent avaient repris une couche de saturation colorimétrique.

Dézinguant le paraître et la norme à tout va, le consumérisme via des fausses pubs hilarantes que ne renieraient pas Les Nuls, et la pression sociale écrasante, le récit suit une héroïne qui étouffe son bonheur sans s’en rendre compte, pour faire bonne figure auprès de son entourage, et réussit à la rendre attachante malgré le taux de connerie élevé qui règne en maître. Preuve s’il en est que les réalisatrices ont visé juste, tout en s’éclatant dans une avalanche de sketchs absurdes et méchants, où les parents qui portent tous des appareils dentaires perdent le contrôle sur leurs mioches qui ne ratent pas une occasion de leur mettre la honte, où l’American way of life montre ses aspects les plus grotesques (tout le monde se déplace en voiture de golf !) et où il ne reste au milieu de tout ça qu’un seul animal… Une bête étrange, extravagante, insensée et inexplicable : l’humain.

Ça fait du bien là où ça fait mal, ce qui a permis au film de repartir du festival de Sundance avec le prix du jury. C’est presque criminel de ne pas avoir vu plus d’actualité autour d’une pique aussi bien sentie et fun, parce que Greener Grass a tout pour marquer les esprits.

Jocelyn DeBoer et Dawn Luebbe

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