Critique : We Blew It

Critique, spécialiste du cinéma américain, Jean-Baptiste Thoret peut désormais ajouter une corde supplémentaire à un arc qui n’en manquait pas : celle de réalisateur pour le grand écran.

Celui qui a écrit sur Sergio Leone, Dario Argento et Michael Cimino et tourné deux docus de 52 minutes pour Canal+ a débarqué dans les salles le 8 novembre dernier pour dresser un portrait fort peu réjouissant de l’Amérique.

 

LA CRITIQUE

C’est quoi l’Amérique ? Une question simple et sobre que bon nombre de cinéastes de toute nationalité se sont posé durant les décennies d’existence du Septième art. Or si la question semble solliciter une réaction courte et facile, il n’en est rien. Ou bien faudrait-il éclaircir son sujet à l’interrogé afin de formuler une réponse impartiale. Car il lui faudrait prendre conscience que cette société n’est qu’en apparence celle qui saute la tête la première dans le manichéisme de ses archétypes et se conforte dans une culture générale à minima et faire tourner une consommation systématique à outrance. Journaliste émérite français plutôt spécialisé dans le langage de John Ford et d’Eisentstein, Jean-Baptiste Thoret s’est imposé malgré lui ce débroussaillage anthropologique et sociologique qu’est We Blew It.

Certes, des cinéastes prestigieux tels que Michael Mann, Paul Schrader ou le regretté Tobe Hooper participent aux entretiens, mais We Blew It n’est pas un documentaire sur le cinéma. Mais de ce film qui devait parler des films du Nouvel Hollywood – cette période phare de la fin des années 1960 au début des années 1980 synonyme de liberté pour les réalisateurs américains – s’est transformé de lui-même au fil d’autres rencontres, plus terre à terre. Tourné avant les élections américaines tout en gardant l’avènement de Donald Trump au hors-champ, son titre “We Blew It” traduit pour son réalisateur toute cette complexité qui réside dans les entrailles des États-Unis. Ce “on a tout gâché” prononcé par Peter Fonda dans Easy Rider est étrangement la parfaite synthèse de ce cycle dans lequel s’est inscrit ce pays. Les long-métrages du Nouvel Hollywood exprimaient déjà cette mélancolie d’un rêve de liberté assouvi et très vite désabusé.

Lorsque l’on parle d’Easy Rider, la figure du road-trip surgit à nos esprits. Cependant, celle-ci restera d’Épinal dans nos souvenirs en ne pouvant s’accomplir à l’écran. Pourtant, toutes les conditions visuelles, sonores, musicales et les décors sont réunis dans le documentaire de Jean-Baptiste Thoret. Toutefois, quelque chose d’essentiel vient à manquer : les habitants. Ce pays qui nous vante tant sa grandeur et ses disproportions nous paraît ici particulièrement abandonné. Rarement la caméra nous laisse apparaître plus de dix personnes dans des cadres parfois immenses. Le contrecoup de cette torpeur est encore plus radical par opposition au montage frénétique ad nauseam en ouverture. We Blew It est un film de fantômes, de villes fantômes. Celles qui s’étaient bâties le long des routes encore fréquentées dans les années 1970 sont vides désormais.

Le road-trip avait simplement retourné la ligne à atteindre du mythe westernien de la frontière en une ligne de macadam à parcourir. Mais quand les freeways et highways se sont mises à relier les grandes métropoles directement entre elles, ces patelins typiques, comme celui de Goldfield vu dans Point Limite Zero, tombèrent dans l’oubli collectif. Le mot Anglais “wasteland” trouve sa parfaite illustration de territoire gâché avec ces petites villes à l’agonie, aujourd’hui abandonnées par leurs habitants. À côté, d’autres préfèrent s’enfermer dans un souvenir artificiel d’une Route 66 pour touristes, où l’on espère qu’une devanture factice atténuera la tristesse de la misère réelle qu’elle voudrait cacher derrière. Cette vaine nostalgie tente de faire ressurgir un passé qui n’existe plus, ou parfois même qui n’a jamais existé. L’Irak est-il le nouveau Vietnam ? Burning Man est-il le nouveau Woodstock ? Même la caméra retrace le dernier parcours de JFK à Dallas transcrit cette obsession du reenactment, reconstruction d’événements passés qui nous inscrit dans cette vision cyclique plus rassurante de l’Histoire.

Jean-Baptiste Thoret sait garder intelligemment ses distances de ce discours passéiste du « c’était mieux avant ». Non, car avant il y avait Nixon et le Watergate. Avant cela ? Le Vietnam, puis si on remonte : la peur de la guerre nucléaire avec l’Union soviétique, l’assassinat de JFK, la ségrégation… Les États-Unis n’ont jamais été les mêmes pour tous les américains. Si ce pays s’est fondé sur une révolte d’une classe vers une autre, il n’a jamais cessé d’avoir une population profondément divisée. Le montage des entretiens confronte à l’image ceux au milieu de nulle part qui sont dépossédés de leurs possessions à des businessmen cloitrés dans leurs tours d’ivoire et dont la richesse ne se base plus que sur des chiffres complètement virtuels. Ces États-Unis dont la réussite était le produit du travail ont disparu. Le dernier souvenir commun qu’il reste de cette grande Amérique est celui de la fin de la Seconde Guerre mondiale, bercé entre l’euphorie d’une victoire gagnée par une population unifiée et des bombardements atomiques au Japon témoignant d’une toute puissance sur le reste du monde.

We Blew It démontre sans ambiguïté le cheminement de contestataires de Woodstock qui les amena en 2016 à voter en toute conscience pour Donald Trump. Un parcours qui s’est fait dans un isolement de plus en plus prégnant. Cet isolement à la fois social et géographique, où une terrible solitude règne autant dans ces villes fantômes du Middle West qu’à Coney Island et ses centaines de visages dissimulés derrières des téléphones portables. Bien que la fierté fasse encore partie des discours fatigués, nous sentons que les fondations de la patrie des braves faiblissent, à mesure des constatations d’un pays endormi, plongeant lentement vers la déchéance ou la décadence. Jean-Baptiste Thoret conclura d’ailleurs son documentaire de façon incroyablement poétique et mélancolique, dont l’émotion bouleversante qui émane de ce long plan hypnotique, résume à merveille de laisser en arrière ce souvenir sublime et impossible d’une Amérique idéale pour mieux aller de l’avant.

We Blew It, de Jean-Baptiste Thoret – Sortie le 8 novembre 2017



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