Comme il l’est longuement expliqué dans le papier qui suit, vous ne pourrez pas voir Un Jour dans la Vie de Billy Lynn dans les conditions voulues par son réalisateur, à savoir en 3D 4K et 120 images par seconde. Aucun cinéma en France n’a investi dans un projecteur capable de diffuser le film en l’état. Aucune copie HFR (alors que les salles sont prêtes depuis le Hobbit) n’est prévue. A l’heure où ces lignes sont tapées, on apprend que Sony ne sortira le long métrage que sur un tout petit nombre de copies.

Et pourtant, aspect technique mis à part, le nouveau long-métrage du réalisateur de Tigre et Dragon et l’Odyssée de Pi mérite tout votre intérêt. Explications.

 

LA CRITIQUE

À l’heure où le dévoiement de la stéréoscopie par un cinéma de conversion cheap force les derniers constructeurs à renoncer aux télévisions 3-D, le cinéaste taïwanais Ang Lee s’oppose en fer de lance d’un mouvement clairement minoritaire avec son nouveau long-métrage. Aux côtés de ses pairs renommés Robert Zemeckis, James Cameron ou George Lucas en son temps, Ang Lee repousse toujours plus loin les limites techniques du Septième Art afin de nous proposer un renouveau visuel et sonore qui serait salvateur pour les salles de cinéma. Toutefois, ce dernier n’oublie pas pour autant des personnages forts et des thématiques profondes à traiter, au-delà du saut technologique qu’il a essayé d’opérer à nouveau avec Un jour dans la vie de Billy Lynn. Mais ce pays usé et fatiguant qu’est la France ne semble pas encore prêt à faire ce saut de la foi.

Quatre ans après L’Odyssée de Pi, rare superproduction à avoir été conçue et tournée en 3-D native qui lui avait valu les Oscars du Meilleur Réalisateur, de la Meilleur Photographie et des Effets Visuels, Ang Lee récidive et insiste sur ce que la révolution numérique du cinéma peut encore offrir de réalisme. Malheureusement, par mépris, incompréhension ou simplement par peur de réitérer le four que le film s’est pris au box office américain, les spectateurs français ne verront pas Un jour dans la vie de Billy Lynn dans les conditions souhaitées par son cinéaste, à savoir en 3-D 4K à 120 images par seconde. Une chance pour nous que le film se suffise largement à lui-même en dehors de son innovation, permettant de transcender cette décision quelque peu obscurantiste pour seulement répondre à des exigences financières.

Ang Lee ajoute donc une nouvelle adaptation à sa filmographie avec celle de ce roman de Ben Fountain publié en 2012 dont le regard satyrique raillait le retour d’Irak d’une escouade de soldats devenus des héros de la nation, dont le point culminant de leur promotion fut le temps d’un match de football américain des Cowboys de Dallas. Les États-Unis apaisés depuis la fin du conflit qu’ils avaient engagé depuis 2003 au Moyen Orient, on aurait pu croire que le film d’Ang Lee arrive trop tard ou bien à contretemps d’une actualité plus géopoliticienne que jamais. Or, il n’en est rien et Un jour dans la vie de Billy Lynn est un long-métrage aussi marquant que bouleversant dans son analyse des États-Unis comme une société toujours en proie à la division.

S’opposent alors très vite deux mondes, deux temporalités, deux réalités que vont affronter le soldat Billy Lynn et ses camarades d’infortune. Lee pose toute la problématique de son film dans son premier plan, coupé en deux, entre l’image médiatisée de l’acte de bravoure du soldat Lynn qui lui vaudra la reconnaissance et l’obscurité de la mort à laquelle il se confrontait véritablement sur place. Le discours journalistique est convenu, dans la surinterprétation habituelle du story telling. Billy Lynn, en allant sauver son supérieur, a fait son devoir, ce qu’on lui a appris. Mais cet œil du monde qui assiste à son geste fera de lui un héros.

Deux Amériques l’attendront. Celle de sa famille d’abord, dans leur très humble demeure d’une petite ville du Texas. Les traites à payer, le chômage, la précarité, un père handicapé, une sœur se remettant d’opérations après un accident de voiture qui souhaite le voir abandonner l’armée pour revenir à la maison. De l’autre, celle de Dallas des paillettes et du champagne qui coule à flots. Tout y semble être une parodie déconnectée de la réalité. Le Hummer blindé qui transporte l’escouade dans les rues irakienne s’est transformé en limousine clinquante où l’on discute droits d’adaptation pour un film à Hollywood. Billy Lynn n’y est plus qu’un singe savant à qui l’on fait faire des tours sur une scène avec les Destiny Child entre deux pages des pubs, au milieu d’un triste cirque dirigé par un Steve Martin en un magnat milliardaire particulièrement cynique.

À travers son dernier film, Ang Lee nous propose une alternative contemporaine à l’éblouissant Mémoires de nos pères de Clint Eastwood qui critiquait l’attitude des responsables indifférents au sort de ces soldats devenus des symboles de victoire au pays, alors qu’ils étaient encore traumatisés par la guerre. Ang Lee n’y va pas non plus de main morte avec la décadence de cette caste dominante qui contrôle les masses. Les combats acharnés menés dans la poussière de l’Irak lointain sont désormais la guerre que mènent les “vrais américains patriotes” qui achètent de gros 4×4, vont chez McDonalds et battent tous les scores à Call of Duty. Tout le monde a maintenant son avis sur la guerre et sur ce qu’elle inflige à quiconque doit l’affronter. Et si jamais ces soldats revenus de loin osent contester cette image fabriquée pour vendre autre chose, ils seront alors les victimes d’une violence fratricide toute aussi aveugle.

Or, Billy Lynn et ses pairs ne sont pas de ce monde et ne pourront jamais l’être. Ni de l’autre d’ailleurs qui exige que les combats cessent et que la présence impérialiste des États-Unis au Moyen Orient s’achève. Ang Lee tient son long-métrage sur cette mortification des vétérans, coincés entre la honte et le déshonneur d’abandonner leur famille pour ne pas laisser tomber leurs camarades et de repartir dans cette guerre qu’ils ne supportent déjà plus dans leur corps et leur esprit. C’est avec surprise (une bonne surprise) que le cinéaste nous fait prendre de la distance avec les événements via le personnage brillamment incarné par Vin Diesel (oui, oui). Billy Lynn se raccroche à ce dernier qui nous paraît hors du temps, de ces réalités qui s’imposent à notre héros, éloigné de toute forme de jugement ou de remords.

Le métaphysique éclaire alors le choix impossible de ces militaires durant leurs absurdes quinze minutes de gloire et l’on se prête volontiers à verser la même larme que l’émouvant jeune acteur Joe Alwyn aux paroles de l’hymne américain. Car, par delà les imperfections vocales de la starlette locale, c’est cette idée un peu naïve des valeurs saines de paix et de liberté prônées à une autre époque par l’Amérique que l’outrance d’une culture de l’individualisme et du capitalisme à complètement trahit. Un jour dans la vie de Billy Lynn ne se cache pas d’être un avertissement virulent sur les méfaits certains d’une Amérique à la Donald Trump qui détruirait à coup sûr le peu de lien qui subsiste encore entre ses citoyens profondément divisés.

Plus qu’un objet technique hors du commun, le nouveau film d’Ang Lee est une œuvre touchante et essentielle sur la compréhension de cette jeune nation qui a perdu de vue ses valeurs fondamentales au fil de ses dissensions internes et de ses luttes belliqueuses menées loin de chez elle.

Un jour dans la vie de Billy Lynn, d’Ang Lee – Sortie en salles le 1er février 2017

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