“Un accident tragique creuse un fossé entre deux adolescents et menace une amitié qui semblait forte et indéfectible.”

Le pitch du long métrage de Kevin Phillips disponible sur Netflix ne dit pas grand chose de ce film de genre qui nous offre une plongée dans les années 90 d’une petite ville américaine. Dépassez donc l’idée de départ et le visuel que vous offre le portail vidéo pour vous plonger dans Super Dark Times.

 

LA CRITIQUE

Quelques doutes peuvent s’emparer du spectateur lors des scènes initiales du premier long-métrage de Kevin Phillips, Super Dark Times : un titre peu élégant cède la place à une routine d’exposition bien huilée mais sans fulgurances, qui laisserait penser à un petit film indépendant inoffensif et anecdotique. Seulement voilà : à mesure que les minutes défilent, le jeune cinéaste parvient à imposer un récit subjectif immergeant totalement le spectateur dans l’univers de ses protagonistes adolescents. Ce sont les années 1990, et ces geeks habitant une petite ville américaine, confortablement installés dans leur classe moyenne et leurs préoccupations fictionnelles (on discute du Surfeur d’Argent et du Punisher), sont rapidement définis comme incapables de s’adapter à un radical bouleversement dans leur univers.

Le film se démarque donc très vite grâce à une écriture pertinente, qui prépare le spectateur à témoigner d’un événement catastrophique tout en lui faisant languir la possibilité d’une échappatoire heureuse. Les plans d’ouverture, qui instaurent un cadre étouffant, annoncent ni plus ni moins l’arrivée de l’imprévu et de la mort dans un système régulé (un cerf, grièvement blessé, s’est introduit dans l’école, laissant derrière lui vitres brisées et traces de sang). Tout le récit se déroule de la sorte : sur le fil du rasoir, la tension nait d’abord d’échanges anodins, puis de l’impossibilité pour ces derniers de persister après que l’accident au centre de l’intrigue soit survenu. L’amitié ainsi fracturée par la tragédie donne lieu à une étude de personnages bouleversante, qui ne cède ni à l’appel de la facilité émotionnelle, ni à celui des excès référentiels que pouvait potentiellement encourager le contexte diégétique.

Phillips accompagne son scénario d’une réalisation soignée en travaillant ses cadres pour leur donner du sens. Initialement maîtres de leur environnement, les personnages occupent leurs champs avec aplomb, avant de se faire progressivement dévorer par ces derniers (un plan, aussi splendide que déchirant, voit carrément l’un d’eux disparaître dans l’obscurité). D’autres ont déjà chanté les louages du travail accompli par Eli Born, et ils ont eu raison : sa photographie glaçante, plombante, impose une atmosphère ambiguë au métrage sans que l’image en devienne lugubre ou outrancièrement retouchée. Même dans les scènes les plus lumineuses, les teintes froides semblent invariablement prendre le pas sur la lumière, qui ne fournit qu’un éclairage de circonstance, et ne réchauffe jamais le monde ici dépeint. Les décors eux-mêmes servent à approfondir le sentiment que quelque chose ne tourne pas rond dans cette charmante bourgade états-unienne : au-delà des pavillons aisés et des écoles typiques se trouvent des usines désaffectées, un pont fermé (coupant la ville du reste du monde ?) et des rues vides, exsangues de toute vie. Cette ambiance inscrira le film dans la postérité, car elle transforme avec brio l’aisance paisible de l’Amérique des années 90 (une décennie de béatitude lorsque comparée à celles qui l’entourent) en cauchemar oppressant : comme dans les années 50, le vernis de perfection ne met pas longtemps à craqueler et à révéler ses failles.

Bien que ponctué de quelques scènes oniriques désorientantes rappelant l’imagerie de Lars Von Trier (Antichrist, par exemple), Super Dark Times s’inscrit dans le genre horrifique en raison de ce qu’il raconte et non par ce qu’il montre. C’est le glissement progressif vers la paranoïa totale, vers la violence et l’extinction de l’espoir qui rend le film si puissant, qui fait de sa conclusion inévitable et logique une expérience éreintante. Nul doute que certains spectateurs rejetteront le traitement, le qualifiant d’invraisemblable ou l’accusant de sombrer dans quelque cliché de film de genre. Le cinéma américain a pourtant rarement été aussi juste quant à l’angoisse existentielle permanente qui définit l’âge adolescent, durant lequel la destruction d’un pilier aussi fondamental que l’amitié peut avoir des effets dévastateurs.

À la fois chargés d’une énergie (notamment sexuelle) débordante mais réprimée, et d’une anxiété métaphysique exacerbée par la culpabilité née de l’accident, les deux protagonistes empruntent des chemins divergents sur la route de la rationalisation : si l’un décide de se couper, avec succès, de ses pulsions naturelles, l’autre, torturé, tente d’y résister jusqu’à l’explosion de brutalité finale durant laquelle se déverse cette accumulation de force brute. D’aucuns y verront un basculement décevant du drame vers le slasher. Ne s’agirait-il pas plutôt d’une remarquable application de la loi de la dissipation d’énergie aux mouvements de la psyché humaine ? Et comment cette énergie au potentiel tout aussi créatif que destructeur, cette énergie qui définit l’avenir, saurait-elle se déverser dans un monde privé d’adultes utiles comme celui de Super Dark Times ?

Le président de l’époque tranquille (Clinton) donne des discours à la télévision pour promettre à ses citoyens un avenir plus radieux encore. Mais plus radieux que quoi ? Que l’absence de sens, que la morosité d’un quotidien sans issue ? Coupés de leurs guides, les adolescents redeviennent des enfants, incapables de canaliser une force qu’ils ne comprennent pas. Finalement, cette « époque super sombre » n’est pas seulement celle que l’on croyait, pas uniquement les jours de deuil, d’incompréhension et de rage que vivent ces personnages ; c’est avant tout celle que nous avons traversée, ce faux calme avant la tempête du chaos planétaire. Peut-être étions-nous simplement dans l’œil du cyclone. Quel meilleur moyen d’y replonger qu’une étude juste et stupéfiante de ceux qui l’ont vécu le plus âprement, le plus silencieusement ?

Super Dark Times, de Kevin Phillips – Disponible sur Netflix

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