Tout le monde connait Zhang Yimou pour être l’autre réalisateur dont les films de “wuxia pian” (Hero, Le Secret des Poignards Volants, La Cité Interdite) ont été diffusés en France pour profiter du succès de Tigre et Dragon.

Le réalisateur s’était un peu perdu avec La Grande Muraille, vaine tentative de co-production sino-américaine du genre avec Matt Damon dans le rôle titre. Le voici de retour aux affaires avec Shadow, présenté à Toronto.

 

LA CRITIQUE

Deux ans après son blockbuster de promotion internationale The Great Wall, le cinéaste Zhang Yimou, qu’on ne présente plus, revient à ce qui a autrefois fait sa renommée mondiale, mais s’étant désormais débarrassé de toute considération de banalisation conceptuelle. Si Hero et Secret of the Flying Daggers avaient à l’époque permis à de nombreux Occidentaux de découvrir le wuxia pian, beaucoup d’amateurs du genre n’y trouvaient et n’y trouvent toujours que compromis, dissolutions et affaiblissements de codes narratifs immanquablement chinois, toutefois porteurs d’une force évocatrice planétaire. Oubliez tout ça : grâce à Shadow, Zhang retrouve l’épopée historique avec panache.

La grande différence réside peut-être dans le fait que Shadow se libère des conventions d’un genre chevaleresque bien défini, et opte plutôt pour une réinterprétation fictive de la période des Trois Royaumes, habitée par un ensemble de personnages tous plus faillibles les uns que les autres. Adieu les héros aisément identifiables, les antagonistes évidents, les combats de wire fu au ralenti exploitant des palettes de couleurs chatoyantes, et ainsi de suite. Cette fois, Zhang se sépare du tape à l’œil sans abandonner la recherche esthétique ; il laisse derrière lui la séduction du plus grand nombre pour se recentrer sur la “sinosité” de son univers.

Inspiré par la technique du lavis utilisée en peinture, Zhang propose une palette graphique aux frontières du monochrome et s’amuse des possibilités de nuances offertes par cette méthode. À l’opposé de l’explosion de couleurs traversant habituellement les films historiques chinois, Shadow s’impose très vite comme un exercice visuel radical et intransigeant, au détour duquel le cinéaste crée des compositions époustouflantes, basées sur les contrastes et les ombres. Aucun autre film ne lui ressemble, pas même dans la filmographie du réalisateur, à l’exception peut-être des quelques scènes du Grandmaster de Wong Kar-wai qui arboraient une esthétique s’en approchant.

L’intrigue adoptée pour accompagner ces tableaux revient aux principes fondamentaux du mélodrame de cour, mainte fois exploité à la télévision chinoise et dans les films. Les personnages étant des empereurs ou leurs servants, le guerrier solitaire et vertueux est absent de l’histoire, cédant sa place à un groupe d’hommes et de femmes prêts à tout pour atteindre leurs objectifs. La trame principale s’intéresse à un commandant des armées ayant défié son homologue ennemi dans le but de reconquérir une région autrefois annexée par la force, menaçant de ce fait la paix fragile actuellement en place. Mais ce soldat n’est pas lui-même : au seuil de la mort, il est remplacé par une « ombre », un homme lui ressemblant comme deux gouttes d’eau, à qui il enseigne tout son savoir.

L’honneur injecté dans la mission de reconquête d’un territoire occupé pourrait sans aucun mal se prêter aux interprétations géopolitiques ayant trait au retour de Hong Kong, autrefois colonisée par les Britanniques, sous le contrôle chinois. On se gardera bien d’aller plus loin dans l’analogie épineuse : verront un message propagandiste ceux qui le veulent. Le scénario du film fonctionne avant tout à un niveau universel, explorant les vicissitudes du pouvoir et l’identité du soldat face au gouvernement et à son maître. Loin des considérations didactiques qui planaient au-dessus de The Great Wall, Shadow plonge tout entier dans les concepts de servitude, de trahison, de lignée, de légitimité à la possession des terres et de droit à l’existence personnelle face à un système pensé pour anonymiser les individus.

Les scènes les plus marquantes demeurent cependant, et sans surprise, les quelques combats ponctuant le récit. On notera tout particulièrement l’attaque de la cité assiégée par un petit groupe de guerriers tirant parti de la pluie diluvienne (présente quasiment tout au long du métrage pour lui conférer une atmosphère de fin du monde) pour glisser et tournoyer dans les rues du village tel un torrent divin se déversant sur l’adversaire. Arborant une arme atypique (un parapluie fait de lames de métal) servant aussi bien à se défendre qu’à attaquer, les soldats pénètrent un à un la cité en repoussant les flèches ennemies. La scène, subjuguante, s’approche presque du ballet visuel et est suivie d’affrontements plus traditionnels mais non moins brutaux. Zhang délaisse ici les maniérismes de réalisation pour adopter une mise en scène claire et carrée, qui rappelle certes nombre de films hongkongais des années 1990 mais s’avère être d’une efficacité imparable. L’esthétique découlant du lavis donne par ailleurs une aura particulière aux scènes d’action, résultant en un mélange fascinant de naturalisme et d’hyperréalité enivrante. Une identité graphique rendue possible par des choix intelligents de costumes, de décors et de filtres se mariant à merveille. Les quelques touches chromatiques jaillissant au sein du récit viennent généralement rappeler le caractère éphémère des hommes et des choses (l’impact des giclées de sang s’en trouve bien entendu augmenté).

Au final, Shadow s’impose comme le meilleur film de son réalisateur depuis bien longtemps. Écrit avec soin dans son goût des détails et de son étude humaine, mais pensé pour le grand écran à travers une esthétique et des combats à couper le souffle, le dernier long-métrage de Zhang Yimou est une fresque à la fois intimiste et épique, une réussite captivante et hypnotisante.

Shadow, de Zhang Yimou – Sortie prochaine

 

Ajoutez un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs marqués * sont obligatoires.