Jeff Bridges, Chris Hemsworth, Dakota Jones, Jon Hamm, Cynthia Erivo et même Xavier Dolan. Mettez les tous ensemble devant la caméra du réalisateur Drew Goddard dans un hôtel américain et regardez ce qui se passe.

Bienvenue à El Royale…

 

LA CRITIQUE

Depuis son premier long-métrage La Cabane dans les Bois, on ne peut pas dire que la carrière de Drew Goddard a décollé autant que prévu. Si ce coup d’éclat a été salué par la critique sans pour autant remporter un grand succès, ni une totale adhésion, le réalisateur/scénariste a vu une suite d’annulations et de détours sinueux pour repasser derrière la caméra. Il a cédé la mise en scène de Seul sur Mars à Ridley Scott, est parti du poste de showrunner sur Daredevil pour le projet des Sinister Six chez Sony, tombé à l’eau depuis, et a fini par faire des détours en TV histoire de ne pas rester les bras croisés. Mais maintenant, ça y est, Drew is back ! Avec Sale Temps à l’hôtel El Royale et son casting luxueux, le cinéaste a la possibilité de réimprimer son style sur grand écran et de l’affirmer, pour mieux faire son trou à Hollywood. A moins que…

El Royale, c’est un hôtel parfaitement situé entre le Nevada et la Californie, à tel point que la frontière entre les deux états traverse littéralement les lieux, construits autour de cette démarcation.
Quelque peu délaissé suite à un meurtre de sang-froid, l’établissement va voir cinq personnes différentes débarquer le même jour et advienne que pourra, le spectateur étant plongé en même temps que ces inconnus dans ces lieux, pour faire la connaissance de tout ce beau monde.
Et cela va prendre du temps, car si chaque personnage a une personnalité bien affirmée, les faux semblants sont rois et tout l’intérêt du film réside dans un jeu de masques, où le mystère plane sur tous les éléments du film.
Avec ce schéma à la Agathe Christie, où le huis-clos devient vite source d’interrogations et de tension, le plaisir de la découverte est présent, le spectateur essayant d’imaginer ce qu’il va se passer entre les protagonistes et quelle pièce sera la plus sujette au débordement, si tant est qu’elle ne cache pas elle aussi de sombres secrets.
Prenant un malin plaisir à faire durer son exposition pour que le public soit en pleine possession des cartes et pense savoir où mettre les pieds, Goddard va ensuite passer tout son film à chambouler perpétuellement ce cadre et les acquis, pour mieux surprendre et prendre au dépourvu.

Si Goddard avait joué la carte du méta à fond dans son précédent film, il n’en est jamais très loin ici tant le concept tend à vouloir gonfler les caractéristiques du thriller classique pour en faire une version exacerbée, prenant en compte tous ses prédécesseurs afin d’en synthétiser le trouble et de le décupler. Là où un tel film repose en principe sur une seule énigme, tout ici doit être ténébreux, étrange ou opaque, chaque pièce, chaque personnage, chaque phrase.
Un Cluedo poussé à l’extrême, avec une structure chapitrée riche en flash-backs dont le but est de remettre en perspective progressivement l’histoire, qui va jouer sur les points de vue dès qu’elle part en sucette pour tenter d’ajouter de la tension. Ainsi le film avance lentement, s’amusant à repasser certaines scènes déjà vues sous l’angle d’un autre personnage, afin d’appréhender la totalité du puzzle et de voir les réactions de chacun. Un exercice qui pourrait être pertinent s’il modifiait en profondeur la perception des évènements, ou modifiait le sens des actions/interactions présentées. Sauf qu’ici, la forme prime sur le fond, et s’il y a bien quelque chose à trouver dans ce bazar, c’est avant tout un certain sens de la vacuité.

Que ce soit dans ses choix narratifs tout comme son projet global, difficile au bout d’un certain temps de voir où veut en venir Drew Goddard tant son entreprise ressemble à un exercice de style sans véritable but. Un simple jeu avec les codes d’un genre, qui en a seulement préservé l’esthétique, désirant avant tout en pervertir les mécaniques sans savoir quoi raconter en fin de compte.
A trop vouloir charger son dispositif et en délayer l’exécution, Goddard en vide toute substance et finit par entacher son potentiel ludique tant il n’est pas difficile de percevoir la nature de chacun et l’aboutissement de cette histoire. Le marketing n’a pas tellement aidé le film en ce sens, en dévoilant sans doute trop son casting et en grillant l’un des maillons narratifs les plus importants dès sa première bande annonce. Cela étant, le scénario laisse peu de doute à propos de son déroulement, et il est assez décevant de voir combien certaines idées n’aboutissent à rien. La frontière traversant l’hôtel pour le laisser à cheval sur deux états en est le plus bel exemple tant passé sa présentation, cette notion n’est jamais utilisée par la suite, alors qu’ils auraient pu jouer sur les lois différentes qui régissent chaque côté de la ligne, ou mieux différencier visuellement les deux parties de l’hôtel, sans parler de l’allégorie qui pouvait être portée sur cette opposition. Et tout le film est à cette image : si certains apparats sont séduisants, comme son casting porté notamment par un Jon Hamm en très grande forme, le tout tourne en rond et ronronne, comme auto-satisfait d’investir un genre qu’il aime manifestement, juste pour le plaisir d’investir un genre, et basta.
Peu importe la surprise, pourvu qu’il y en ait une…

Bien que l’ensemble soit tourné avec un minimum de classe, le montage jouant abondamment sur un enchaînement de tubes old school (Deep Purple, Otis Redding, The Supremes ou encore Frankie Valli entourent les compositions peu inspirées de Michael Giacchino), le découpage du scénario en chapitres et son abondance de flash-backs procurent à l’ensemble un rythme un rien lénifiant, apportant des informations loin d’être toujours utiles à l’ensemble, et qui cassent le bon déroulé du film. Pour ainsi dire, on en vient même à avoir un énième flash-back au beau milieu du climax final, tel un gigantesque cheveu sur la soupe qui vient justifier trop tard ce que vous ne pouviez pas deviner, tout en plombant royalement la dynamique de la scène. Si les films étaient des voitures, El Royale passerait son temps à caler, mettant un peu plus de temps à chaque fois pour revenir à sa vitesse de croisière, sans parvenir à y arriver au final.
Confondant densité et richesse, voilà donc un thriller dont la morale reste d’une simplicité évidente, pour ne pas dire niaise, sans pouvoir y raccrocher un quelconque discours politique, ou une justification réelle. Un tour de passe-passe vaniteux, et totalement stérile.

Sale Temps à l’Hotel El Royale, de Drew Goddard – Sortie le 07 novembre 2018

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