Critique : Les Proies

Sofia Coppola est désormais, comme son père qui a remporté deux Palmes, une habituée du Festival de Cannes. Le casting de son nouveau film (Colin Farrell, Nicole Kidman, Kirsten Dunst, Elle Fanning, Angourie Rice) ayant tout pour plaire, il était logique de le sélectionner pour l’édition 2017.

Mais mérite-t-il le Prix de la Mise en Scène avec lequel il est parti ?

 

LA CRITIQUE

« Non, ce n’est pas un remake du film de Don Siegel, mais une nouvelle adaptation » nous affirmait Thierry Frémaux à l’annonce de la 70e sélection officielle du Festival de Cannes en avril dernier. Bien mal nous en aura pris de croire sur parole le directeur général de l’événement qui inscrivait le nouveau film de Sofia Coppola en lice pour la Palme d’or. L’illusion aura tenu les semaines à la découverte du long-métrage, 11 ans après la sélection en compétition de Marie-Antoinette et 4 depuis The Bling Ring présenté à Un Certain regard. Malgré tout, le jury présidé par Pedro Almodovar a cru bon de couronner du Prix de la Mise en scène le travail de mimétisme de la réalisatrice sublimé par la photographie de Philippe Le Sourd vis-à-vis du film de 1971.

Lorsque Don Siegel décide d’adapter le roman de Thomas P. Cullinan, c’est presque un rôle à contre-emploi qu’il propose à l’acteur Clint Eastwood. Lui qui a explosé lors la décennie précédente avec des rôles virils et héroïques dans les westerns de Sergio Leone, incarner ce soldat de l’Union blessé qui se retrouve prisonnier d’une école pour jeunes filles sudistes n’avait rien d’une évolution de carrière logique. Menteur, lâche, manipulateur, le caporal John McBurney n’a rien du Clint Eastwood populaire. Les Proies, version originale, ne fit pas un grand succès au box office américain qui attendait justement de retrouver l’acteur dans l’un de ses personnages de prédilection. Juste après, Clint Eastwood réalisa dans cette continuité d’émailler le mythe construit autour de son image de légende naissante dans son premier long-métrage, Un frisson dans la nuit.

Que nous propose alors Sofia Coppola en 2017 avec son remake (enfin presque) ? L’une des volontés majeures des Proies, nouvelle version, serait de faire un film de femmes. À croire que la réalisatrice n’a pas compris grand chose du Don Siegel qu’elle choisi pourtant de copier-coller dès le premier mouvement de caméra à travers les arbres typiques du sud-est des États-Unis, en y inscrivant le titre du film avec une police baroque rose digne d’un soap sirupeux. Le spectre de The Virgin Suicides et de Marie-Antoinette plane malheureusement sur ce film qu’il oriente sans cesse dans la mauvaise direction.

Coppola, elle, préfère couper court aux pensées en off et aux flash-backs démonstratifs de Siegel qui, malgré leurs interventions inopinées, apportaient plus de doute sur la suite des choses qu’ils n’en révélaient sur les véritables intentions des personnages. Voulu comme une œuvre féroce et vénéneuse, Les Proies de 2017 a tout du film à ne fâcher personne. Au revoir l’ancienne relation incestueuse de la matrone désormais interprétée par une royale Nicole Kidman. Fini la servante noire qui offrait une première confrontation avec le soldat, expliquant que l’esclavage n’était pas la raison pour laquelle le Nord se battait contre le Sud. Tout semble apaisé pour que l’image des belles blondes qui composent le casting ne soit pas écornée. Même Colin Farrell paraît extrêmement fade à l’image aussi bon soit-il.

Ne vous y trompez pas, le long-métrage de Sofia Coppola n’a rien de féministe. Ce n’est pas parce que le destin de cet homme se retrouve entre les mains de ces femmes fait de ce remake des Proies une œuvre glorifiant la gente féminine. Bien au contraire. Ici, toutes deviennent folles de désir à l’arrivée impromptue de cette belle gueule au départ crasseuse. Lui seul est le maître du jeu, en faisant tourner les têtes de chacune de ces midinettes en chaleur. A l’inverse, le rapport de force était beaucoup plus équilibré dans le film de Siegel. Les plus entreprenantes parvenaient à dominer formellement ce macho de Clint Eastwood et le pousser à exécuter la moindre de leur volonté. Coppola zappe des séquences clés en ce sens pour préférer surligner la convoitise sexuelle des pensionnaires par des minauderies mièvres envers le soldat. Alors, la sournoise vengeance castratrice qui constituera le troisième acte découlera plus de la frustration sexuelle des autres et non de leur perte de contrôle sur leur tendre prisonnier qui n’a jamais existé dans le film de 2017.

Il n’y a que la photographie brumeuse et feutrée de Philippe Le Sourd qu’il faudra surtout retenir des Proies de Sofia Coppola. La réalisatrice passe à côté des matériaux originaux et dessert complètement son ambition en aseptisant les enjeux de ce faux film de femmes fortes. Elle offre seulement un joli fermoir commun à Nicole Kidman, Kirsten Dunst et Elle Fanning qui elles étaient déjà passées par des Stanley Kubrick, Lars Von Trier ou des Nicolas Winding Refn qui eux n’y sont pas avec le dos de la cuillère. À se demander comme Les Proies a-t-il décroché le Prix de la mise en scène du 70e Festival de Cannes ? (Re)voyez plutôt le Don Siegel.

Les Proies, de Sofia Coppola – Sortie le 23 août 2017



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