Dès demain, on recommence à parler de cinéma populaire de qualité. Mais ce soir, une heure avant la cérémonie de clotûre et alors qu’il était fraichement rentré à Paris, Jean-Victor a eu le nez creux en envoyant son papier sur La Vie d’Adèle. Et il se trouve que le film d’Abdellatif Kechiche est reparti avec la Palme d’Or.

C’est d’ailleurs un choix étonnant de la part de Steven Spielberg et son jury qui ont préféré un film “actuel” alors qu’on imaginait le réalisateur des Dents de la Mer plus touché par le thème de Tel Père Tel Fils (qui repartira quand même avec le prix du jury) ou par Inside Llewyn Davis qui finira quand même deuxième (avec le Grand Prix)

Un bref instant, parlons donc de cinéma d’auteur français non sans oublier de mentionner ce très bon papier du Monde racontant le tournage difficile pour les techniciens d’un film qui est l’adaptation de la bande dessinée de Julie Maroh, “Le bleu est une couleur chaude”.

 

A l’heure où l’on écrit ces lignes, la 66ème édition du festival de Cannes vit ses dernières heures, se met sur son 31 une dernière fois et s’apprête à vivre la cérémonie de clôture durant laquelle un film va se voir remettre la fameuse Palme d’or. Et il faut bien admettre qu’à cette heure-ci, les gens n’ont qu’un seul mot à la bouche sur la croisette, ou un nom plutôt : Adèle.
Le nouveau film d’Abdellatif Kechiche a tout renversé depuis sa première projection presse : avec son histoire d’amour passionnée, ses scènes de sexe prononcées et son duo d’interprètes d’ores et déjà adulées, La Vie d’Adèle s’est offert 20 minutes de standing ovation à sa projection officielle.

Le record de l’année, pour faire simple. Mais connaissant le festival, ses délires et ses excès quand il s’agit de cinéma d’auteur faisandé et poussif, est-ce vraiment mérité ?
Autant le dire franchement, on était prêt, J’ETAIS prêt à détester un film dont la conception et l’auteur ont de quoi rebuter. Rentrant limite dans la salle armée d’un bazooka, je craignais pour de nombreuses raisons le visionnage des 3 heures de La Vie d’Adèle, Chapitre 1 & 2. Passé le titre un tantinet prétentieux et une durée qui a de quoi faire flipper surtout lorsqu’on enchaîne les films à toute allure, Abdellatif Kechiche est l’étendard même d’un certain cinéma d’auteur français qui non seulement se réclame du réel (à la limite pourquoi pas) mais surtout l’érige comme seul versant louable et noble du 7ème art. Le bougre a en plus la malchance d’être réputé pour être un enfer sur les tournages, comme en témoignent la manifestation de techniciens ayant travaillé sur le film en même temps que la projection, déplorant une organisation catastrophique, un sens de la communication des plus approximatifs (ils en prenaient plein la gueule en gros…) et des salaires bien en deçà de l’énorme charge de travail demandée. Il faut dire que le bonhomme s’est pointé selon ces mêmes rumeurs avec 700 heures de rushs dans la salle de montage, en raison notamment d’une Léa Seydoux qu’on dit catastrophique la plupart du temps. Au moins, une chose est sûre, il devait avoir l’embarras du choix dans ses prises.

Sur le papier, tout a de quoi effrayer et sur l’écran, l’histoire se répète à plusieurs reprises tant une fois n’est pas coutume, la Vie d’Adèle porte en lui les grandes tares de ce cinéma français qu’on adore détester autant que celui-ci se regarde le nombril. Vous voulez du cinéma du réel ? Vous allez en bouffer ! Il suffit de même pas 3 scènes pour que l’on se retrouve face à la famille de l’héroïne en train de diner tranquillement face à Questions pour un champion avec un bon plat de spaghettis bolognaises. Concrètement, la scène n’apporte pas grand-chose, si ce n’est rien, mais elle fait illusion parait-il, tout comme le plat, récurrent dans le film, peut pousser certains à de grandes interprétations méta textuelles. De l’explication de texte, on en a aussi en ration XXL puisque le film, qui traverse la vie d’Adèle de son adolescence à sa première situation professionnelle stable, passe évidemment par la phase lycée. Et qui dit lycée dit cours de littérature, avec des étudiants discutant en long en large et en travers de grandes œuvres littéraires tels que la Vie de Marianne, donnant au spectateur à voix haute tout le sous-texte du film, ou de quoi se poser les questions qu’il faut tout en ayant l’air classe parce qu’on cite de grands auteurs. (La vie de Marianne/La vie d’Adèle, l’humilité…)
Des tics comme ça, on en retrouve durant tout le film.

Des discutions huppées de soirées avec des invités confrontant les sexualités masculines et féminines ou parlant d’Adèle comme muse de Emma (le personnage de Léa Seydoux est peintre) pendant que celle-ci explique innocemment une recette de cuisine, des dîners en famille dans lequel on étale sur la table les clichés sur le sujet de l’homosexualité histoire de donner un petit côté social ou cette même question traitée chez les plus jeunes dans une scène de dispute au lycée…
Il faut que ça parle souvent chez Kechiche, pour bien rappeler au spectateur de quoi il est question, avec comme toujours une belle et grande scène d’engueulade dans un grand appartement pour définitivement se coller l’étiquette ciné d’auteur sur le front. Dans le genre, le film va même jusqu’à montrer son héroïne redécouvrant les huîtres maintenant qu’elle est en relation avec une fille.

L’avantage de mettre autant de métaphores grosses comme des palourdes, c’est que le message risque de bien être compris. Film in-te-lli-gent qu’on vous dit !
Il y a déjà de quoi prendre ses jambes à son cou pour s’enfuir à toute berzingue, d’autant que le film se rajoute la mention sulfureuse avec ses fameuses scènes de sexe, dont une première d’environ 8 minutes qui montre bel et bien Léa Seydoux tête dans le derrière de sa partenaire et toute sortes d’agitations nous prouvant une fois de plus combien le corps humain peut être souple.
Tout est là pour qu’on le rejette, avec sa mise en scène de forcené, ou comment on peut faire un film avec presque deux échelles de plans : une première assez large, d’illustration pure, et une seconde très rapproché, histoire de capter au mieux la moindre émotion sur le visage des comédiennes. Vous avez intérêt à aimer le gros plan, car il y en a à revendre chez Kechiche.
Et pourtant. Malgré les lourdeurs, malgré le côté poussif, malgré la volonté de constamment exacerber le réel et malgré la volonté indéfectible de fusiller le film coûte que coûte, il faut bien rendre à César ce qu’il lui appartient, et admettre que les 3 heures du film passent relativement vite.

Pourquoi ? Tout simplement parce que cette histoire d’amour marche, grâce à ses deux actrices qui se sont données corps et âme à cette passion. Quand bien même le film n’est pas toujours juste dans son écriture, quand bien même il peut être prévisible et lourd dans ses effets, il y a de l’électricité dans l’air entre Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux, et on se surprend malgré nous à avoir un sourire au coin des lèvres lors de certains regards et rires, leur relation dégueulant de vie et de justesse. Evidemment, le parcours de chacune s’avère moins palpitant, et il n’est pas simplement question de sexe dans l’histoire, les passages olé-olé étant peut être les plus mécaniques de leur relation (certains à Cannes allaient même jusqu’à qualifier la chose de porno, bref…).
Le regard apporté à l’amour d’Adèle pour Emma est par instant poétique ou mélancolique, mais il sonne juste, et on s’attache au personnage tant la passion qui la dévore transparaît à l’écran. Cela suffira sûrement pour lui donner un prix d’interprétation féminine même si il faut bien avouer que le reste du temps, la palette de jeu de l’actrice a de quoi laisser de marbre, mais toujours est-il que Kechiche a mis en boite une histoire d’amour qui prend parfois le spectateur au cœur, et que c’est assez rare dans notre cinéma national pour être souligné.

La Vie d’Adèle possède bien deux visages : celui d’un film d’auteur qui se proclame lourdement en tant que tel, à coup de références massues, de scènes de vie complètement banales ou d’une mise en scène qui frôle le nauséabond à vouloir prostituer l’émotion. L’autre, c’est celui d’un amour qui prend véritablement vie à l’image sans que l’on ne sache vraiment pourquoi, et qui fait mouche sans que l’on ne sache vraiment l’expliquer. On ne sait pas comment sortira le film au final (on parle de couper le film en deux longs de 2h20…) mais dans l’état, la chronique de la vie d’Adèle fonctionne malgré ses lourds défauts. Fatalement, à force de frapper l’enclume, elle finit par fléchir…

 

La Vie d’Adèle – Sortie le 9 octobre 2013
Réalisé par Abdellatif Kechiche
Avec Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos, Salim Kechiouche
A 15 ans, Adèle ne se pose pas de question : une fille, ça sort avec des garçons. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Emma, une jeune femme aux cheveux bleus, qui lui fait découvrir le désir et lui permettra de s’affirmer en tant que femme et adulte. Face au regard des autres Adèle grandit, se cherche, se perd, se trouve…

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