Après le fameux gros dossier sur Star Trek, et celui sur Captain America, Arkaron s’attaque aujourd’hui à La Stratégie Ender comme il l’avait fait avec After Earth.

Il est toujours plus intéressant, dans la mesure du possible, de confier la critique d’un film à quelqu’un qui a lu (et relu) le roman d’origine. Et quand celui-ci maitrise quelques concepts propres au genre, ça donne un papier un peu plus long qu’à l’accoutumé mais sans doute plus riche et plus passionnant.

Parlons donc stratégie militaire spatiale…

 

 

La stratégie Ender (Ender’s Game) – sorti le 6 novembre 2013
Écrit et réalisé par Gavin Hood
Avec Asa Butterfield, Harrison Ford, Ben Kingsley
Après qu’une invasion extra-terrestre manque d’anéantir la race humaine, le gouvernement met en place une nouvelle branche militaire dont l’objectif est d’identifier et de former les meilleurs stratèges dès le plus jeune âge en préparation d’une nouvelle guerre inévitable. Convaincu que le salut de l’humanité repose sur les épaules d’Ender Wiggin, le colonel Graff invite le jeune homme à rejoindre l’école de guerre afin de démarrer son entraînement…

En 1985, Orson Scott Card s’appropriait plusieurs lieux communs de la science-fiction littéraire pour leur donner une nouvelle pertinence à travers un roman aux ramifications complexes. Plongé au cœur d’une tourmente nationale de plusieurs années qui mettait un pays face à sa propre puissance et à ses défaites militaires, Card était parvenu à redéfinir, en partie, la SF militaire, qui n’avait pas connu pareil sursaut de vitalité depuis les expérimentations de synthèse culturelle de David Drake dans sa série Hammer’s Slammers à la fin des années 1970. Dans le monde d’Ender, la vie des soldats se résumait à une série d’épreuves toujours plus insurmontables, opérées loin du regard civil, dans une station orbitale ou sur un astre éloigné, où les jeux inoffensifs et les simulations virtuelles formaient les recrues à la réalité de la guerre. Dans le même temps, le monde d’en bas s’interconnectait à l’aide de réseaux permettant d’échanger les informations librement et publiquement.

28 ans plus tard, les guerres virtuelles sont jouées par des millions de personnes de façon toujours plus réaliste, Internet est devenu un lieu d’échange connectant la planète, les technologies de réalité virtuelle sont en gestation (Oculus Rift en tête), et les combats réels sont automatisés à travers des drones militaires toujours plus nombreux. La Stratégie Ender, quant à elle, est adaptée au cinéma.

Armé d’un curriculum entaché d’une dernière réalisation pour le moins ratée (X-Men Origins: Wolverine, film de producteurs laissant peu de place à son cinéaste), Gavin Hood revient pour cette adaptation à sa vieille habitude d’écrire ses propres scénarios. Si son parcours est relativement éclectique, une tendance certaine à développer une forte empathie pour ses personnages se retrouvait dans ses films précédents, qu’il s’était agi de l’avocat sud-africain partant en quête de la compréhension profonde d’une culture locale à travers un voyage intérieur ritualistique dans A Reasonable Man, ou du jeune leader Tsotsi dans le film éponyme, Hood s’était évertué à observer les facettes multiples et nuancées d’une problématique donnée. Le trait était conservé, bien que moins habilement géré, dans Rendition, un film choral finalement peu engageant car trop analytique au détriment de l’émotion qui aurait dû parcourir le drame.

Le lecteur du roman parviendra sans mal à déceler une envie sincère du scénariste à intégrer le plus d’éléments possibles dans son film. En ressort une impression inévitable de survol, comme c’est souvent le cas avec les adaptations, qui s’arrête sporadiquement sur quelques points précis de l’histoire ou de l’univers pour tenter de rendre le tout intelligible. Le résultat est globalement satisfaisant dans une optique synthétique, même si quelques détails paraitront opaques pour les spectateurs étrangers au livre. Cette réécriture reste donc fidèle, ne prenant qu’assez peu de risques dans son scénario, qui se retrouve finalement calibré pour ressembler à une histoire classique, et pas toujours très naturelle, de parcours initiatique du héros.

Les éléments science-fictionnels qui caractérisaient la pertinence de l’œuvre littéraire sont globalement tous présents, à commencer par l’utilisation intense des technologies de réalité virtuelle. C’est d’ailleurs l’un des points les moins mal survolé du film, qui parvient à s’accorder plusieurs scènes s’arrêtant sur la symbiose que développe le protagoniste avec le monde des simulations, dans lequel il se révèle vite plus à l’aise qu’au sein des relations sociales. Dans un monde dépeint comme étant ultra-technologique (du moins dans l’environnement militaire), la solution au plus grave problème de l’humanité est unanimement considérée comme étant accessible uniquement via une série de paliers technologiques comprenant drones de combat, simulations d’escarmouches, et évaluations psychologiques par l’intermédiaire d’un univers virtuel.

De même, les personnages qui, à l’exception du protagoniste, manquent cruellement de chair, semblent soudain s’animer et imposer leur présence à l’écran lorsqu’ils pénètrent le vide gravitationnel de la salle de combats. Les jeunes acteurs font par ailleurs un travail honnête pour la plupart, ce qui n’est pas toujours le cas d’Harrison Ford, qui menace à plusieurs reprises de s’endormir alors qu’il récite ses dialogues.

Le problème majeur d’Ender’s Game réside principalement dans sa narration, qui doit s’accommoder de sévères coupes logiques et expédier plusieurs éléments afin de pouvoir intégrer les piliers de l’histoire. Maladroit, le démarrage ne donne pas vraiment une idée claire de la situation ni des véritables enjeux. Les scènes se suivent, les dialogues résonnent sans substance, et l’intérêt peine à grandir. Une fois l’école de guerre rejointe, cependant, le rythme semble se stabiliser et reste plutôt soutenu jusqu’au dénouement.

Si La Stratégie Ender manque le coche du film qui marquera les esprits, il a le mérite de ne pas évacuer les questions que posaient autrefois le roman. À vrai dire, l’intention de faire un film accessible aux jeunes spectateurs et traitant frontalement de problématiques liées à la guerre est louable. Les problématiques sont explicitées, les différents points de vue sont présentés clairement, et le dernier acte se place, comme le livre avant lui, dans une conclusion antimilitariste assez bien formulée. Tout au long de l’intrigue, plusieurs matières à débat sont ainsi esquissées, de l’endoctrination juvénile à la manipulation des informations, en passant par la moralité de l’instinct de survie de l’espèce humaine. L’impact qu’aura le film restera cependant minime, la faute à une indécision certaine vis-à-vis du public cible et à un résultat relativement bénin qui ne délivre pas assez férocement les opinions exprimées. En effet, le ton semble passer de l’ambiguïté morale appuyée (les décisions tactiques d’Ender dans ses combats) peut-être trop âpre pour les plus jeunes, à des problématiques constamment réitérées en surface, qui risquent de lasser les plus âgés.

Malgré tout, le métrage s’impose dans son sous-genre comme faisant partie des films de SF militaire récents les moins nauséeux, à mille lieues, par exemple, d’un World Invasion: Battle Los Angeles. Bénéficiant d’un production design sans surprise mais de qualité, et d’effets visuels impressionnants pour un budget plus restreints que les autres productions de SF à grande échelle (le film a couté deux fois moins cher que le dernier Star Trek), Ender’s Game profite d’atouts certains pour séduire les amateurs de batailles spatiales et de combats en apesanteur maîtrisés. Car si Gavin Hood patine quelque peu pour agencer ses différentes séquences, certaines d’entre elles se révèlent extrêmement convaincantes et parcourues d’idées de mise en scène efficaces.

En tête de liste, les trop peu nombreuses batailles dans la salle des combats, dont le rendu est plutôt honnête malgré la récente sortie de Gravity, qui affaiblit largement le procédé utilisé par Hood (fonds verts, câbles à l’ancienne et acrobates émérites), mais qui bénéficie d’une réalisation soignée. Les plans amples du cinéaste laissent au spectateur tout le loisir d’admirer l’environnement ultra sophistiqué, tandis que la caméra s’efforce de suivre la logique de perception du héros, qui réoriente fréquemment son point de vue pour mieux surprendre ses adversaires. Le climax, quant à lui, parvient habilement à accorder deux niveaux de perception, plongeant le public dans une bataille spatiale prenante sans abandonner ses points de référence. Pour accompagner les images travaillées de Hood, la musique de Steve Jablonsky sort enfin des sentiers battus que le compositeur à l’habitude d’arpenter. En effet, bien que les pistes de suspense habituelles soient présentes, le musicien se permet de lorgner du côté de Clint Mansell à une ou deux reprises (l’entraînement au tir, le jeu psychique), attirant ainsi l’attention sur quelques compositions pas dénuées d’intérêt.

Le livre résonnait puissamment dans le contexte du milieu des années 1980, alors que les États-Unis s’étaient engagés sur la voie de l’expansion de leur influence internationale et que la guerre froide faisait régulièrement éclore de nouveaux conflits parfois peu médiatisés. À travers la science-fiction, Card avait utilisé l’incarnation du jeune homme mal dans sa peau et inadapté à la vie en société pour poser les questions qui dérangeaient à l’inconscient collectif, remettant en question de système militaire américain, les méthodes de ses dirigeants, ou encore la volonté de la population à accepter une mesure insoupçonnée de maux au nom d’un plus grand bien. Si le contexte géopolitique du pays a connu quelques mutations depuis, le rapport des états-uniens à leur puissance et à leur histoire militaire est toujours compliqué, en témoignent les nombreuses œuvres qui viennent commenter le sujet chaque année. La traduction directe des notions et propos du livre à l’écran fonctionne assez car les questions qui s’étaient révélées pertinentes il y a presque 30 ans le sont globalement toujours, ce qui laisse à une nouvelle génération l’opportunité d’aborder ces problèmes au détour d’un festival d’hostilités virtuelles que les jeunes gamers devraient apprécier.

L’entreprise de Gavin Hood est aisément compréhensible à la lumière de ses précédents travaux et du but ultime d’Ender Wiggin. Le film s’ouvre sur une citation affirmant que comprendre son ennemi pour le vaincre revient un peu à l’aimer autant qu’il s’aime lui-même. C’est jusqu’ici la pierre angulaire du cinéma de cet artisan sud-africain : comprendre l’Autre pour mieux aborder sa propre identité et sa propre responsabilité vis-à-vis du monde qui nous entoure : c’était le but de Sean Rain dans A Reasonable Man et celui de Douglas Freeman dans Rendition ; c’est aussi celui d’Ender dans la bataille pour le futur de l’humanité.

Au final, Ender’s Game ne s’imposera pas comme une pierre angulaire du cinéma de SF militaire comme son roman d’origine avait su le faire (cet honneur revient toujours à la grande folie de Paul Verhoeven ; mais il s’agissait d’un autre temps). Souffrant de trop nombreuses maladresses narratives et d’une volonté de rester trop proche du matériau d’origine sans oser prendre de véritable parti pris esthétique, le film se présente comme un divertissement inégal, manquant d’assurance dans sa structure et dans son propos, mais parcouru de fulgurances jubilatoires.

4 commentaires

  • thierry jeudi 7 novembre 2013 11 h 27 min

    pas encore vu le film, mais:
    Apparemment, le critique d’ecranlarge a tout pris au premier degré (comme d’autres en leur temps pour starship).
    Il y a des raisons logiques à cette perception?

  • Arkaron jeudi 7 novembre 2013 13 h 34 min

    Le film, comme le livre, ne propose pas vraiment de regard second degré sur la question de l’ultra-militarisme tendance néofasciste tel que l’avait fait Verhoeven. Il s’agit tout simplement d’un précepte de la science-fiction utilisé depuis l’aube du genre : que se passerait-il si…? En l’occurrence, on se demande ce qu’il se passerait si l’humanité était mise face à sa propre extinction et avait le temps de se relever. Le film ne promeut pas la vision du futur qu’il nous présente, au contraire, il la condamne assez clairement.

  • Lest’ vendredi 8 novembre 2013 2 h 09 min

    Superbe papier! Vraiment ça fait plaisir de lire une critique aussi détaillée et bien écrite.
    Merci!
    Du coup mon intérêt pour le film n’en est pas moins grand, peut-être différent mais toujours là…

  • Etienne samedi 16 janvier 2016 6 h 58 min

    Merci pour cette critique vraiment bien écrite. La stratégie Ender (http://www.idee-film.com/la-strategie-ender.html sur http://www.idee-film.com) est un film à voir absolument pour ceux qui aiment la SF!

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