On vous dispense de tous les jeux de mots possibles sur le titre.

Coriolanus est l’adaptation de la pièce de William Shakespeare, mise en scène par Ralph Fiennes. C’est la première réalisation pour le comédien qui a choisi de s’entourer pour cela de Gerard Butler, Jessica Chastain et Vanessa Redgrave.

Si le film n’a pas encore de date de sortie en France, il est visible sur les écrans d’outre-Manche depuis quelques semaines, ce qui nous a donné l’occasion de le voir.

 

 

Coriolanus – pas de date de sortie en France
Réalisé par Ralph Fiennes
Avec Ralph Fiennes, Gerard Butler, Jessica Chastain
Alors que le peuple de Rome souffre de la famine, le général Martius, héros de guerre détaché de la réalité de la société, revient du combat plus adulé que jamais. D’abord nommé Consul, Caius « Coriolanus » Martius est ensuite trahi par des dissidents politiques et forcé à l’exil. Il choisit vite de s’allier à son ennemi juré afin d’assouvir sa soif de vengeance envers son propre peuple…

 

Rome antique, aujourd’hui.

Cette phrase aurait pu ouvrir l’expérience qui s’offre au public lors de la projection de Coriolanus. Ralph Fiennes, acteur de talent qui n’a plus rien à prouver devant la caméra, choisit de passer de l’autre côté du miroir avec cette adaptation d’une pièce mineure de William Shakespeare. Pour ce faire, il s’appuie sur un script de John Logan, scénariste de Gladiator, Aviator ou encore du très réussi Hugo Cabret.

Si je parle d’une expérience avant tout, c’est parce que la première réalisation de Fiennes adopte un parti-pris narratif extrêmement risqué : celui de transposer dans un univers contemporain les mêmes personnages, les mêmes événements, et les mêmes dialogues, voire les mêmes tirades qui sont présents dans l’œuvre du dramaturge anglais. En effet, si la pièce a été inévitablement tronquée, réarrangée, et par moments fluidifiée, la langage reste sensiblement similaire à l’original. De même, les personnages et les lieux portent les noms de leur homologues Shakespeariens.

Il n’est alors pas étonnant de se sentir en présence d’un objet hybride, entre théâtre et cinéma, sur une scène où se serait invitée une caméra. Ce décalage entre l’identité visuelle du film, qui renvoie inévitablement aux guerres civiles ou de nations récentes, et son abondance de paroles vieilles de quatre siècles pourra aisément décontenancer une bonne partie des spectateurs. Certes, ce mal-aise s’estompe à mesure que le film déroule sa tragédie, mais il ne disparaît jamais de manière absolue. Ceci s’explique peut-être par le fait que le scénariste prend la décision de suivre à la lettre le déroulement de la pièce, se faisant ainsi esclave des ellipses qui interviennent entre ses actes. En résulte une évolution du récit déséquilibrée, qui jouit de l’avantage de son média pour illustrer certains passages originellement hors-scènes, mais souffre terriblement d’un rythme théâtral où les rebondissements sont bien trop abruptes pour affecter le public de tout l’impact qu’ils sont censés avoir sur les personnages.

Les extrapolations que se permet Fiennes sont principalement de l’ordre de l’illustration pure, et notamment de scènes de batailles qui, à l’époque de la pièce, dépassaient bien sûr les moyens logistiques des metteurs en scène. Ainsi, le réalisateur en profite pour donner corps à l’invasion romaine du pays voisin, et à la confrontation entre Coriolanus et Aufidius (interprété par Butler). La scène en question, qui intervient à la fin du premier tiers, est probablement la plus réussie du métrage tant l’animalité passionnelle qui oppose les deux hommes, exorcisée au moyen d’un affrontement brutal et fulgurant, transparaît à l’écran.

Une fois cette étincelle de génie passée, l’histoire se rabat sur l’intrigue politique et nous plonge dans les machinations des sénateurs, les aspirations de la famille, les espoirs du peuple et les trahisons du protagoniste. Sans être déplaisante, la suite du film peine à se graver dans la mémoire ; la faute, sans doute, à une mise en scène honnête mais qui ne s’éloigne jamais d’un récit bavard (et qui manque de trépieds), Fiennes choisissant visiblement d’ignorer que le cinéma est un art visuel avant d’être un art oral. On peut arguer que les prestations des acteurs, irréprochables et parfois proches d’une transe qui force l’admiration, sont accompagnées de plans longs et pertinents qui laissent s’exprimer l’étendue de leur travail. C’est d’autant plus dommage que faire se succéder des numéros d’acteurs ne suffit pas à construire un film.

Un autre parti-pris étonnant de John Logan, consistant à respecter fidèlement l’approche de ce bon vieux William, conduit à des scènes d’une outrance rare. La dénonciation de la malléabilité des votants, au centre de l’intrigue, est si grossièrement imposée qu’elle en devient inefficace. Shakespeare avait, il y a quatre cent ans, de bonnes raisons d’insister de manière inégale sur certains points de son histoire parce que son audience avait accès à peu d’œuvres d’art dans un environnement culturel limité, et dans une société pauvre en loisirs. La situation étant bien différente aujourd’hui, une réinterprétation plus subtile et peut-être plus engagée de la question aurait été appréciable.

Paradoxalement, le monde des médias et l’importance de l’audiovisuel sont mis en avant dès les premières images : la télévision, les photographes et les vidéos amateurs rythment le film et développent l’idée que Coriolanus était une figure publique mais pas une figure du public. Principe intéressante, qui appuie sur la distance entre un état et ses habitants grâce à un protagoniste antipathique mais fascinant.

On regrettera au final que la première œuvre signée Ralph Fiennes soit un semi-échec. La puissance des personnages, magnifiquement interprétés, est bien trop diluée dans une volonté de respect de l’œuvre de Shakespeare qui n’apporte pas grand chose d’intéressant sur le fond, et encore moins dans la forme. Il en est de même de la réalisation, qui ne brille vraiment que lorsque le cinéaste ose franchir les frontières de l’hommage et s’approprie la pièce pour réellement l’adapter, pour enfin s’aventurer dans l’inconnu.

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