A l’origine, Des Agents Très Spéciaux est une série télé américaine diffusée en France à partir de 1968 sur l’ORTF. Pendant quatre saisons et 105 épisodes, Robert Vaughn et David McCallum incarnaient les agents Napoleon Solo et Illya Kuryakin.

Presque cinquante ans plus tard, la franchise revient cette fois sur grand écran avec Guy Ritchie aux manettes et Henry Cavill et Armie Hammer dans les rôles-titres.

 

LA CRITIQUE

Agents très spéciaux : Code U.N.C.L.E (The Man From U.N.C.L.E) – sortie le 16 septembre 2015
Réalisé par Guy Ritchie
Avec Henry Cavill, Arnie Hammer et Alicia Vikander
Deux agents secrets, un américain et un soviétique, doivent collaborer lors d’une mission visant à désarmer une organisation criminelle fasciste souhaitant obtenir la force nucléaire…

Ah, Guy Ritchie. Le parrain de l’examen métaphysique du gangsterisme britannique nous revient, après deux adaptations grisâtres et surdécoupées de Sherlock Holmes, avec un nouveau blockbuster dont la forme originelle avait, il est vrai, tout pour lui laisser explorer plusieurs de ses lubies.

Des agents très spéciaux était un feuilleton télévisé américain, emblématique du climat de guerre froide régnant dans l’industrie du divertissement à l’époque. Représentant devenu culte du genre « spy-fi » (l’espionnage avec une touche futuriste), la série regroupait plusieurs caractéristiques : elle explorait les rapports conflictuels entre les deux grandes puissances mondiales à travers un prisme à la fois intimiste et globalisant, et reposait souvent sur un mécanisme narratif spécifique, à savoir l’entraînement d’un innocent dans une histoire le dépassant, qui favorisait les expositions fluides et la participation du spectateur par anticipation.

Évitant toute approche qui viserait à transposer la dynamique à notre époque actuelle, l’adaptation de Guy Ritchie (avant tout une commande de Warner, rappelons-le) réoccupe l’espace temporel des années 1960, associées historiquement aux mouvements sociétaux révolutionnaires, aux remises en question et à la contre-culture. Que fait donc le réalisateur anglais de toutes ces possibilités ?

Rien. Du moins, rien qui s’approcherait, ne serait-ce qu’un instant, de la relecture d’un pan entier de la culture populaire américaine. En lieu et place de cela, Guy Ritchie se contente d’emballer un blockbuster à formule sans chercher à y apporter de plus-value, s’acquittant docilement de dérouler une mécanique banale à une histoire tout autant peu inspirée. Sans surprise donc, des méchants fascistes nazis prévoient d’anéantir le monde avec une bombe atomique parce que… la raison derrière le plan nous échappe quelque peu, mais après tout, les antagonistes étant systématiquement dépeints comme des sadiques et des lâches sans autre objectif que celui d’être méchants, on cesse vite de s’accrocher à la supposée crédibilité de l’ensemble.

Le scénario tente effectivement de reprendre certains codes de la série, en cela que le personnage de Vikander représente l’innocent parti embarqué dans une aventure rocambolesque. Il aurait été logique de découvrir la situation géopolitique en question à travers ses yeux, nous offrant ainsi une porte d’entrée dans un nuage mystérieux d’espionnage et de machinations, mais l’intrigue préfère se dérouler de manière omnisciente, perdant ainsi une potentielle spécificité narrative qui aurait pu être intéressante. Le plus gros problème réside dans le fait qu’aucun élément de l’histoire ne semble avoir de poids, de conséquence ou de consistance : en pleine guerre froide, au bord du désastre nucléaire, deux flambeurs beaux gosses déambulent dans leurs costards raffinés, enchaînant les blagues et les décisions absurdes pour décrocher au spectateur un ricanement qui s’efface aussitôt face à l’immatérialité totale des enjeux.

Les deux principaux acteurs s’en sortent honorablement, mais doivent composer avec un scénario tentant vainement de transformer le récit en buddy movie, sans jamais y parvenir. Les échanges de mandales et de répliques sans répartie se suivent et se ressemblent, à part peut-être lorsqu’elles prennent un détour se voulant décalé dans une discussion sur l’élégance des tenues féminines. Ça ne suffit pas à créer une véritable alchimie entre les personnages, grossières copies de leurs modèles télévisuels, mis à jour avec plus de muscles et moins de nuances. Le plus à plaindre est sans doute Arnie Hammer, qui se retrouve à jouer un agent du KGB psychotique souhaitant défoncer tout ce qui bouge dès lors qu’on ne lui fait pas preuve de révérence, alors que son homologue originel se trouvait tiraillé par la lisière idéologique sur laquelle il se trouvait.

Quid des maniérismes formels du cinéaste, me direz-vous ? Rares sont ceux qui persistent, comme dans les scènes de poursuite motorisées, ponctuées de zooms avant et arrière censés dynamiser des séquences d’action parvenant à peine à éveiller l’attention (celles de Fast & Furious 7 étaient plus réussies, c’est dire l’indolence dont il est fait preuve ici). Le résultat n’est pas beaucoup plus probant lors des scènes de combat à mains nues, tellement bien cadrées qu’on ne comprend quasiment jamais le déroulement des affrontements.

Il serait malhonnête de ne pas reconnaître que certaines scènes se révèlent tout de même efficaces dans le contexte du film : ligoté, Solo (le personnage interprété par Cavill) doit subir l’historique personnel et assez décalé de son bourreau avant de passer sur la chaise électrique, alors que les enjeux finaux du métrage se mettent en place. S’en suit un retournement de situation au dénouement volontairement second degré qui vise dans le mille sur l’instant, mais se révèle surtout emblématique d’un anachronisme affectant toute l’entreprise : Sylvester Groth, acteur allemand impliqué dans ladite scène, se transforme en ressort comique, alors que son personnage instaurait une minute plus tôt un malaise réel et palpable. Le fait que Groth fasse cette année même partie de la très bonne série allemande Deutschland 83 est une coïncidence amusante, celle-ci étant bien plus représentative de l’attitude globale que l’industrie adopte progressivement face aux problématiques de la guerre froide : un regard désillusionné, analytique et surtout nuancé d’une époque toujours bien trop simplifiée dans l’imaginaire collectif, auquel le film de Ritchie participe allègrement.

Et les ralentis outranciers, les montages surdécoupés, les ellipses insensées ? Tous disparus, écrasés par les obligations contractuelles, forçant le mauvais garçon qu’était Ritchie à se conformer aux normes narratives les plus galvaudées. Quoiqu’on ait pu penser de ses habitudes d’esbroufe stylistique, le britannique avait au moins jusque là maintenu une identité dans ses films, immédiatement reconnaissables en tant que tels. Agents très spéciaux n’a plus rien de spécial, c’est même tout le contraire. Alors que Matthew Vaughn livrait en début d’année un film d’espionnage à la fois méta, stylisé et entraînant, Ritchie, qui aurait dû monter au créneau, s’assoie paisiblement pour laisser son histoire se tourner elle-même.

S’il est évident que tout le monde ne peut pas prétendre être bon cinéaste, certains ne peuvent même pas faire illusion en tant que yes-man. Agents très spéciaux n’est ni une bonne adaptation de son matériau d’origine (on allait oublier de demander : où sont les gadgets futuristes illustrant la course à la technologie des blocs est/ouest ?), ni une variation intéressante sur le film d’espionnage, ni un regard nouveau sur l’époque, et encore moins un divertissement réussi.

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