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Critique : Legend

Quand un film est plusieurs fois repoussé, ce n’est jamais bon signe.

C’est pourtant le cas de Legend de Brian Helgeland avec Tom Hardy et Emily Browning. Le long-métrage, sorti en septembre en Angleterre et en novembre aux USA, a été poussé vers la fin toute fin 2015 pour ensuite se balader sur le calendrier de début 2016 pour enfin échouer dans nos salles ce 20 janvier. Qu’est ce qui peut bien justifier tout ça ?

 

LA CRITIQUE

Étrange carrière que celle de Brian Helgeland, capable du meilleur comme du pire, allant des sabotages (Assassins) et des réinventions anecdotiques (L’attaque du métro 123, Robin des Bois) aux scénarii marquants (L.A Confidential, Mystic River), et parfois même aux réalisations devenues cultes (Payback). Alors après un film sur le baseball passé inaperçu en dehors du continent nord-américain, le cinéaste nous revient mondialement avec un biopic criminel prometteur.

Mais qu’est-ce que promet Legend, en réalité ? La bande-annonce laissait entrevoir un récit burné et stylisé, mettant en scène un double Tom Hardy au meilleur de sa forme. Hélas, le film est une déconvenue totale.

Les frères gangsters, qui se sont faits un nom dans la Londres des années 1960, profitent ici de leur deuxième fictionnalisation, après le film Les Frères Krays, réalisé en 1990 par Peter Medak. Les deux biopics peinent cependant à bâtir une structure narrative convaincante, ce qui est potentiellement à incomber à la vie finalement pas si intéressante de ces individus, qui restent de petits mafieux finissant par passer une trentaine d’années en prison chacun. Ni leurs actes, ni leurs méfaits, ni leur renom criminel n’est assez grand pour porter l’histoire au-delà du fait divers, et de l’objet cinématographique oublié aussitôt vu. Ainsi, leur vie ne compte aucune ascension fulgurante de la hiérarchie mafieuse, aucune confrontation à grande échelle avec d’autres gangs (un tel épisode est balayé en quelques minutes dans la première moitié du métrage) ou avec les forces de l’ordre (quelques scènes sporadiques de ci de là), aucun face à face exceptionnel avec d’autres figures de leur époque, bref, aucune dimension épique susceptible de propulser l’histoire vers le mythe.

C’est pourtant précisément ce que le réalisateur tente de nous faire avaler, dès le titre du film, qui impose un statut frauduleux aux jumeaux car ces derniers n’ont au final rien de « légendaire ». Le biopic a bien souvent été utilisé pour faire passer le sujet biographique dans la panthéon des mythes culturels, et nous faire comprendre en quoi il y trouve sa place. Il va sans dire que c’est l’incompréhension qui règne au terme des 2h10 de ce Legend, qui échoue à transformer les deux hommes en figures notoires, censées être à la fois fascinantes et terrifiantes.

Les trop importants défauts d’écriture y sont sans doute pour quelque chose, Helgeland faisant passer son récit d’un non-événement à l’autre en sautant parfois quelques jours, parfois quelques années, pour tenter de brosser un portrait de la décennie Kray. Le problème, c’est que rien ne reste, le réalisateur se contentant d’appliquer la formule fainéante du genre en accumulant une quantité assommante d’informations sans importance (oui, vous saurez combien de fois et combien de temps chaque frère a passé en prison…) au détriment de la construction d’un récit crescendo à même de s’imposer comme un conte mythique.

L’autre grande délaissée du projet est la ville de Londres, qui aurait pu (ou qui aurait même due) être réimaginée, réinventée pour créer une atmosphère éthérée capable de porter ce genre d’histoires par-delà l’ennui esthétique et formel caractérisant généralement les biopics. Cela est d’autant plus dommage qu’Helgeland avait su créer un espace purement cinématographique dans Payback, qui se déroulait dans une ville animée, faisant partie intégrante du récit, l’influençant, changeant avec lui. Il n’en est malheureusement rien ici, sinon que la pauvre Londres s’en trouve réduite à trois rues, deux clubs, et beaucoup d’intérieurs.

Si le film de Medak était d’une banalité effarante, celui d’Helgeland se passe complètement de toute notion de rythme et de dramaturgie, car il s’appuie manifestement sur un autre atout : le spectacle d’un double Tom Hardy, jouant face et avec lui-même, et se battant parfois avec lui-même. On salut l’effort mais on comprend aussi la démarche : le film n’est alors plus tant une biographie qu’un numéro d’acteur d’abord amusant, puis finalement fastidieux, répétitif et très accessoire. La mise en avant du procédé finit même par éclipser toute autre considération, le film étant obsédé à l’idée de faire jouer deux personnages différents et pourtant physiquement identiques à son acteur principal. Logiquement, le script tente de suivre en se focalisant par intermittence sur la relation fraternelle complexe liant les deux hommes, pour finalement trouver un cap après vingt minutes, et ne plus rien proposer d’autre jusqu’à la fin du film.

Au final, rien ne permet à Legend de rejoindre les grands biopics malgré quelques particularités notables. La figure de la mère, centrale dans le film de 1990, est ici remplacée par celle de la femme de Reggie Kray, également narratrice du film, ce qui modifie entièrement la dynamique, divisant quelque peu le film en deux axes se rencontrant rarement. Cette décision tient peut-être d’une volonté d’offrir au spectateur un personnage auquel s’identifier, mais son impact finalement résiduel sur le déroulement du récit (l’instabilité mentale de Ronnie Kray la supplantant) l’empêche de renforcer suffisamment l’immersion.

Helgeland ne livre cependant pas un film dénué d’intérêt, et apporte un soin particulier au cadrage, souvent utilisé à bon escient, comme dans un plan fondamental à l’église dans laquelle Reggie se marie : occupant le centre de l’écran, le couple, de dos devant l’autel, devrait être l’unique point d’attraction du regard, et si la partie gauche du cadre (celui de la jeune femme) est par ailleurs vide, celle de Reggie est occupée par la silhouette envahissante de son frère. La relation entre les époux ne pourra jamais s’émanciper de la présence de Ronnie.

Si le cinéaste avait allié un récit plus ambitieux et une approche plus graphique à son film, nul doute que son travail de mise en scène aurait servi une œuvre marquante. En l’état, Legend reste une démonstration d’acteur, un biopic propret à la structure fainéante, une promesse inassouvie.

Legend de Brian Helgeland, en salles le 20 janvier 2016

 

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