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Critique : Chicken Run, la Menace Nuggets

On aurait presque tendance à l’oublier, mais Chicken Run était une petite révolution à sa sortie en 2000 : premier long-métrage d’animation en stop-motion, cette grande évasion revue et corrigée avec des poules était la confirmation que les studios Aardman étaient là pour durer, s’imposant après les géniaux courts-métrages Wallace & Gromit aux yeux du monde avec un potentiel commercial bien réel.
Un succès qu’ils ont confirmé par la suite, s’imposant naturellement comme un des studios d’animation les plus respectés grâce à son style unique et un humour aussi british que burlesque.
Dès lors, une suite à Chicken Run semblait naturelle, mais la surprise vient du fait qu’elle débarque plus de 20 ans après, directement sur Netflix, et avec une nouvelle équipe à la barre puisque c’est Sam Fell, réalisateur de ParaNorman chez Laïka, qui prend les rênes après Nick Park & Peter Lord, qui lui reste à la production d’un œil bienveillant.

Alors naturellement, une question se pose pour cette suite directe qui se passe peu de temps après le premier opus malgré les deux décennies qui séparent la sortie des deux films : à l’heure où tout le monde craint les « legacy-quels » façon Star Wars 7, Jurassic World et autres, n’est-il pas un peu trop tard pour Chicken Run – Dawn of the Nugget ?

Si vous n’aviez plus en tête le premier film, cette suite démarre avec un petit montage flash-back pour vous remettre sur des rails, et vous rappelez qu’on retrouve tout notre poulailler passé maître dans l’art de l’évasion sur une petite île au milieu d’un lac, où ils ont construit une société utopique à l’abri des regards humains. Ginger & Rocky sont bien au centre de cette civilisation ailée, et vont faire face à un défi de taille : la parentalité ! Elevant leur fille Molly dans ce havre de paix, ils vont être vite confronté à la curiosité de cette dernière pour le monde extérieur, bien alimentée par la vision au loin de camions pour « Fun Land », qui s’annonce être un véritable parc d’attraction pour poulets.
Évidemment, Molly va passer outre les avertissements de ses parents concernant le monde extérieur, et tout ça va se transformer en mission sauvetage dans le monde des humains.

S’il fallait comparer cette séquelle à une autre pour comprendre globalement l’approche de Sam Fell, également scénariste, ce Dawn of the Nugget est au premier Chicken Run ce que Toy Story 2 était à son modèle : une suite miroir qui inverse les enjeux du précédent. Ou comme le résume si bien le pitch de départ qui circulait chez Aardman : « The first time, they were breaking out, and now, they’re breaking in ! ». (La première fois, ils devaient s’échapper, et maintenant, ils vont devoir s’infiltrer !)

Comme chez Pixar, l’idée est ainsi de faire exploser le décor et d’étendre tout le monde de Chicken Run. Fini la ferme de Mrs. Tweedy, le film démarrant sur l’île idyllique déjà très impressionnante des poulets, avant que l’intrigue ne se joue majoritairement autour de Fun Land, qui cache une réalité bien plus machiavélique que ce que laissait croire les fameuses publicités sur les camions.
Le récit va ainsi se diviser en plusieurs parties, suivant aussi bien les pérégrinations de la jeune Molly au cœur de ce paradis artificiel pour poulets, tandis que Ginger fera tout pour la sauver avec de l’autre côté un Rocky un peu trop sûr de lui qui va vite se mettre dans la galère, tout seul comme un grand.
Dès lors, l’ingéniosité scénaristique d’Aardman va battre son plein tant chaque partie du film raconte quelque chose au-delà de la comédie constante. La plus évidente, c’est ce fameux Fun Land, une pique à peine déguisée à l’empire artificiel de Disneyland et autres parcs d’attractions dans le monde, où toutes les poules qui s’y trouvent sont tellement abreuvées de couleurs pétantes et d’artifices qu’elles en perdent toute considération basique, la logique s’en trouvant poussée à l’extrême via un ressort narratif plus tardif où la fête tourne au nettoyage de cerveaux généralisé.

C’est sans doute dans cette partie qu’on retrouve le plus la patte de Sam Fell et de son travail sur ParaNorman, celui-ci s’amusant à twister petit à petit ce microcosme en plastique pour le faire dérailler et le rendre gentiment inquiétant, rappelant que les énormes corporations derrière n’en ont que faire des idéaux de bonheur et autres morales toutes formatées qu’elles vendent, pourvu qu’elles vous vampirisent afin de vous soumettre à leur cause. L’idée dépasse largement la firme aux grandes oreilles et devient une parabole du capitalisme moderne et de ses ressorts marketings, l’histoire du film renouant au passage avec les thèmes écologiques, pour ne pas dire végétariens du premier film, vu que le projet final de l’établissement pour les poules n’est pas vraiment leur épanouissement personnel…

C’était logiquement le point sur lequel on pouvait attendre ce nouveau Chicken Run après deux décennies : là où le premier film montrait un élevage s’émancipant pour ne pas finir en tourtes, cette suite reprend le flambeau, alors que la malbouffe, la mondialisation et l’industrialisation alimentaire ont gagné du terrain, et met à jour le fond de l’affaire pour en montrer les ressorts plus sinueux et tordus qui sont monnaie courante aujourd’hui. Pour autant, et comme le précédent, l’idée n’est pas de faire de cette histoire un pamphlet politique, et la priorité pour les équipes d’Aardman est d’offrir un divertissement fun en premier lieu.
Pour cela, le film lâche son modèle de la Grande Evasion et va piocher son inspiration sur deux genres différents comme grandes influences de cette suite : le film de braquage et l’espionnage sixties.
Ce ne sera pas une mince affaire pour nos héros plumés de s’introduire dans l’énorme complexe au cœur du film, et ce sera surtout le prétexte pour aller piocher allègrement dans Mission : Impossible, Ocean’s Eleven, ou bien évidemment James Bond, jouant notamment la sempiternelle scène de la planification en montage alterné et autres joyeusetés du genre, avec tout un tas de trouvailles comiques délicieusement barrées. Aardman n’a jamais pu s’empêcher d’infuser son tempérament joueur et ludique dans ses univers et dans la revisite de leurs modèles, et ce Dawn of the Nugget ne coupe pas à la règle, avec des canards lasers, des pistolets ventouses et autres, allant jusqu’à mettre en abîme la fabrication même du film dans un des éléments d’infiltration aérien de nos héros, avec une idée comique très drôle qui possède une saveur double tant l’artisanat caractéristique du studio est préservé et célébré au détour d’un détail apriori anodin et aux contours méta.

Par son caractère anglais fortement revendiqué, il n’était qu’une question de temps avant qu’Aardman rende hommage ouvertement à l’un des noms les plus populaires de la culture british.
L’ombre des multiples aventures de l’agent 007 plane donc sur ce Dawn of the Nugget, tout du moins les multiples designs de bases de méchants avec cette patte très 60’s-70’s, et le tout est revisité avec le sens du détail décalé propre au studio. Vu leurs origines et leur passif, quoi de plus normal, même s’il faut bien avouer que l’idée a quelque peu perdu en fraîcheur ces derniers temps, tant le créneau a été exploité dans le domaine de l’animation, d’abord par les Indestructibles, et surtout par la méga franchise Moi, Moche et Méchant, aussi bien dans les adversaires de Gru qu’avec les Minions, dont les films respectifs piochaient allègrement dans cette esthétique.

Aardman semble presque un peu en retard sur le créneau, même si l’exécution n’en reste pas moins unique et d’une efficacité singulière, mais c’est l’un des éléments importants du film qui ne lui donnent concrètement pas une originalité dingue, surtout avec le concept de film miroir, qui s’amuse donc à remixer quelques scènes déjà vues en changeant le point de vue ou en inversant le concept (vous vous souvenez la séquence dans les rouages de la machine à tourtes… ?).
Pour autant, ces éléments permettent aussi de pousser d’autres thématiques, dont l’idée d’un Rocky trop sûr de lui-même et qui va être un énorme boulet tout du long, avec un caractère de mâle un peu alpha, qui va plus provoquer des problèmes qu’en résoudre face à une Ginger plus posée et planificatrice. Quelque part, la philosophie des parents et leur communauté en vase clôt seront remise en question à travers tout le film, qui rappelle le récent Avatar 2 sur cette thématique d’anciens héros désormais parents un peu à côté de leurs pompes, qui vont commettre des erreurs par manque de confiance en leurs enfants. Dès lors, les 20 ans qui séparent les 2 films font sens quand on imagine combien de gens ont vu le premier à l’époque durant leur enfance et vont regarder cette suite avec leurs mômes, chacun y trouvant du grain à démoudre au milieu de l’armada comique du film. 

Car oui, Aardman reste avant tout attaché à la comédie en premier lieu, et cette suite offre une rythmique comique soutenue, riche en gags slapsticks et en personnages délurés, dont une bonne partie des seconds rôles du précédent.
Une bonne nouvelle dans l’absolu, chaque personnage ayant son petit moment, mais c’est aussi l’une des tares du film pour ceux qui le savoureront comme il se doit dans sa langue d’origine : certains comédiens de doublage ont été remplacés, à commencer par Mel Gibson dont le timbre reconnaissable entre mille et la malice dans la voix faisaient des merveilles sur Rocky.
Soi-disant parce qu’il était désormais trop vieux (sans parler de sa réputation sulfureuse), l’australien a été remplacé par un Zachary Levi qui s’avère être un vrai choix malheureux, déjà parce que l’acteur traîne lui aussi quelques déclarations foireuses depuis un moment, mais surtout parce que son talent et son charisme vocal sont à des kilomètres de son prédécesseur, perdant beaucoup du capital sympathie de Rocky, et le faisant passer un peu trop pour un imbécile. Le changement se ressentira aussi en VF puisque Rocky était doublé par Gérard Depardieu à l’époque, dont on ne connaît pas encore le remplaçant à l’heure où on écrit ces lignes, à qui on souhaite bon courage pour dégager autant de charisme, et si possible moins de casseroles !
A l’inverse, le changement de Julia Sawalha pour Thandiwe Newton en Ginger se ressent beaucoup moins, la comédienne vue récemment dans Westworld rentrant dans le rôle sans problème.
On pourrait aussi souligner la bande-son moins inspirée d’Harry Gregson-Williams, qui n’a plus le virevoltant John Powell à ses côtés comme en 2000, et ça s’entend très vite avec une musique moins flamboyante et un peu en mode automatique.

Globalement, qu’on se le dise, ce Dawn of the Nugget n’arrive pas complètement à la cheville de son génial modèle, déjà parce que c’était un véritable pavé dans la mare pour l’animation en stop-motion, mais surtout parce qu’au-delà de son statut de précurseur, le premier Chicken Run était une fusée, à l’image de son ouverture muette d’une efficacité narrative proprement stupéfiante, orchestrée par des auteurs qui s’éclataient avec leurs modèles avec une aisance et une fluidité hors-normes.
Dawn of the Nugget ne retrouve pas cet état de grâce, peut-être parce qu’il lui manque un moment de bravoure cinématographique repoussant les limites du médium ou simplement marquant. Il paraît par exemple un peu timide face aux 2 longs-métrages Shaun le Mouton, qui rivalisaient de malice tout en étant intégralement muets, et s’imposaient comme des machines comiques au tempérament endiablé, et on reste très loin du pétage de câble anthologique qu’était la poursuite en train de Wallace & Gromit – Wrong Trousers, ou même de leur réappropriation de l’esthétique des films de la Hammer dans le Mystère du Lapin Garou.

Pour autant, ce nouveau Chicken Run reste une réussite, parce qu’il se réapproprie l’univers du précédent film pour l’emmener ailleurs tout en étant fidèle à ses idéaux, et qu’Aardman conserve cette magie à l’écran, avec ses personnages ultra vivants, dans des décors fourmillants de détails, sur lesquels on peut voir de temps en temps une empreinte de doigt ou une marque de fabrication nous rappelant que nous sommes face à des marionnettes en pâte à modeler qui ont pris vie.
Elles ont un peu changé certes, mais possèdent toujours cette aura assez irrésistible, et leurs nouvelles aventures ont indéniablement été conçues avec cœur et soin.

Chicken Run la Menace Nuggets, de Sam Fell – Sortie le 15 décembre 2023

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