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Critique avant-première : L’Imaginarium du Dr Parnassus

Vendredi dernier, l’Institut Lumière à Lyon organisait une projection pour une trentaine de critiques de la presse régionale du nouveau film de Terry Gilliam : L’Imaginarium du Docteur Parnassus.
CloneWeb était bien entendu dans la salle. Voici donc notre avis sur le dernier film du regretté Heath Ledger.
Vous pouvez également retrouver l’intégralité de la conférence de presse donnée par Terry Gilliam à Lyon ici et celle donnée quelques heures plus tard à Paris ici.

Le film sort ce mercredi dans les salles. Venez donner votre avis dans les commentaires !

L’Imaginarium du Docteur Parnassus, de Terry Gilliam
Sortie le 11 novembre

“I think I’m just trying to hold onto that sense of the imagination of a child as long as I can, because everything conspires in life to get rid of it.” disait Terry Gilliam il y a à peine quelques mois lors d’une convention aux États-Unis. Force est de constater que le cinéaste est toujours resté fidèle à lui-même: même dans les compromis, même dans l’adversité, ses films transpirent l’exception (en cela qu’ils ne ressemblent pas à ce que l’immense majorité des productions nous proposent), mais se démarquent-ils les uns des autres? Je pense que pour bien appréhender The Imaginarium of Doctor Parnassus, il est nécessaire de se poser cette question.

Brazil se démarque notamment parce que c’est une anticipation, 12 Monkeys est un film de commande de science-fiction, et Fear and Loathing in Las Vegas est inclassable. Que dire alors, de ses autres travaux? Tout en restant hétérogènes, ils ont souvent ramené les mêmes thèmes sur le devant de la scène et ont matérialisé l’imaginaire débordant de Gilliam grâce à des traitements graphiques soignés et raffinés.

Je suis un grand admirateur de l’œuvre de Terry Gilliam, et la première chose que j’ai réussi à formuler dans mon esprit à la sortie de la projection fut: “ce film est une excellente synthèse de ses idées artistiques, la quintessence de son art, un condensé de son univers pour le meilleur et pour le pire”.

Je n’avais probablement pas attendu un film avec autant d’impatience depuis Spider-Man 2. Autant dire que j’en attendais énormément. Je suppose que c’est une façon erronée d’approcher une œuvre d’art, puisqu’idéalement l’artiste offre au public un travail libre de toute contrainte et détaché des attentes du public. Cependant, personne n’est en mesure d’exprimer une opinion objective (un paradoxe par définition), et je dois bien avouer que le Dr Parnassus n’a pas dépassé mes attentes, il les a simplement rencontrées.

L’approche formelle de Terry Gilliam est ici efficace et précise: les prises de vue réelles se situent le plus souvent au niveau des acteurs, voire en faible contre-plongée, ce qui tend à renforcer le sentiment de se trouver dans la réalité bien tangible d’une Londres contemporaine, qui n’échappe cependant pas à quelques allures baroques et médiévales de par la mise en valeur de certaines de ses architectures. Comme toujours, la photographie flirte avec la perfection, et chaque élément est en symbiose avec son environnement. Même l’imaginarium ambulant de Parnassus se fond formidablement bien à la sobriété, voire la saleté, urbaine du décor. Dans cette simplicité étudiée au millimètre, Terry Gilliam libère parfois une étincelle de surnaturel, ou de semblant de surnaturel, comme pour paver la voie aux voyages de l’autre côté du miroir. Cet autre monde aux multiples visages est ainsi l’occasion pour le cinéaste d’exorciser ses salves d’imagination à la fois destructrices et créatrices du récit. De fait, l’utilisation d’images de synthèse est inhabituellement importante. Impossible toutefois, du moins selon moi, de s’en plaindre tant ces effets sont utilisés avec rigueur et précision dans la création d’environnements incroyablement réalistes: les personnages en chair et en os côtoient des décors en deux dimensions qui rappellent de celèbres peintures, et qui prouvent une fois de plus que l’univers Gilliamesque n’est accessible qu’aux spectateurs capables d’ouvrir leurs esprits et de suspendre leur incrédulité si haut qu’elle ne les empêchera pas d’en savourer un seul instant. En d’autres termes, tout le monde, si tant est que tout le monde veuille bien s’en donner la peine. Certains de ces environnements sont inspirés d’artistes connus (Grant Wood), d’autres sont l’accouchement de concepts imaginés par Terry il y a bien longtemps (du projet avorté The Defective Detective, notamment).

J’évoquais l’effet de l’imagination de Gilliam sur le récit parce que la narration, bien que s’étant fluidifiée par rapport à Munchausen ou Brothers Grimm, semble encore buter contre quelques obstacles, et quoique les scènes à travers le miroir jouissent d’une parfaite longueur, le sentiment que le réalisateur aurait voulu en montrer encore plus se fait sentir, notamment à cause de cette difficulté à relancer la narration principale. Ce léger obstacle pour le spectateur crée une saccade dans le rythme du film, qui tend à donner l’impression que le scénario piétine et ne se complexifie pas assez. Néanmoins, il est nécessaire de différencier un scénario minimaliste (tel celui du film) d’un scénario simpliste. The Imaginarium of Doctor Parnassus se concentre sur une histoire, et ne multiplie pas les sous-intrigues afin de concentrer ses propos dans les différents thèmes traités.

Comme dit plus haut, le fond du film semble remanier (assez habilement) des problématiques chères à Gilliam. Ainsi, le propos central du film reprend celui de Brothers Grimm en cela qu’il pose des questions sur la réalité et l’imagination: où se trouve la ligne séparatrice? Qui est en position de la tracer, et doit-on l’accepter? Connaissance, rationalité des Lumières et imaginaire subjectif et collectif peuvent-ils coexister? Tant de questions essentielles à l’homme dans une société qui a tendance à y répondre de façon autoritaire et en fixant des limites. Vu sous cet angle, le mot d’ordre du film est: aucune limite. Aucune frontière ne tient, tout est transgressé, tout est retourné, mais rien n’est totalement dénigré ou totalement glorifié car comme souvent, Terry Gilliam n’apporte pas beaucoup de réponses, il pose surtout des questions auxquelles il convient de répondre de la manière la plus subjective possible: oubliez ce qu’en pensent les autres, ce monde est le mien et c’est aussi le vôtre, nous dirait Terry, entrez-y et servez-vous généreusement. Le fil rouge de l’intrigue est accompagné de beaucoup d’autres approches plus ou moins subtiles, et le cinéaste se permet des thèmes variés: critique du monde politique (qui a dit Tony Blair?), regard fixé sur la lutte du bien contre le mal et leur rapport complémentaire, danger du jeu (les thèmes faustiens), amour, mensonge et rédemption. Les symboliques sont nombreuses, trop nombreuses pour les saisir toutes en une seule fois, cependant Gilliam évite ici le piège Munchausen et ne surcharge pas ses plans, ce qui les rend plus digestes et plus puissants.

Les personnages, quant à eux, bénéficient d’une écriture remarquable. Chacun d’eux apporte un poids à l’histoire et enrichit l’univers. De même, aucun ne semble superflu: ils font tous avancer le récit, ou l’allègent temporairement le temps de rappeler au spectateur que Terry Gilliam n’est pas quelqu’un qui se prend mortellement au sérieux, en témoigne une scène purement Monty Pythonesque tombée de nulle part, peut-être maladroitement insérée, mais tellement drôle.

Entre humour, action et conte, le réalisateur parvient aussi et surtout à faire de son film une prolongation cinématisée du théâtre. En effet, la construction semble se diviser en actes, de même que les personnages sont réminiscents de procédés ou de figures théâtrales connues. L’introduction, prologue déguisé, annonce l’histoire et les enjeux sans sortir tous ses atouts de sa manche. Les masques, symbole récurrent, rappellent la comedia dell’arte, tout comme la mise en scène de l’imaginarium ambulant qui s’adresse directement à son public piéton. Parnassus enfin, est une figure théâtrale en soi: un Roi Lear anachronique, fatigué de se battre pour conserver sa place dans un monde qui ne veut plus de lui. Le parallèle avec Terry Gilliam lui-même est inévitable: qui va voir les films d’un vieil illuminé qui pense pouvoir apporter une forme de nourriture spirituelle au spectateur? Les cinéphiles, oui, mais les cinéphiles ne font pas un monde, étant eux-même noyés, parfois entraînés, par une société artistiquement misonéiste, culturellement stagnante et malheureusement nombriliste.
Bien entendu, la forme même du film le fait en certains points dépasser le théâtre classique, par exemple dans l’utilisation judicieuse de la musique, jamais pompeuse et toujours pertinente. Enfin, les acteurs offrent des prestations magistrales: les quatre figures de Tony sont irréprochables, et Christopher Plummer mène la barque accompagné des étonnants Andrew Garfield, Verne Troyer et Lilly Cole.

Pour conclure, The Imaginarium of Doctor Parnassus s’impose comme une synthèse dans la filmographie de l’ex-Monty Python, fascinant, subjuguant et unique, sans pour autant s’exonérer des défauts intrinsèques au cinéma de ce réalisateur. Souvenez-vous: le docteur Parnassus est las, et c’est en cela que le miroir se brise entre Terry Gilliam et son personnage, car Terry Gilliam ne sera jamais las, il continuera de lutter pour sa vision du cinéma quelqu’en soit le prix personnel. En un sens, le cinéaste vient de boucler la boucle, il a tracé la dernière courbe d’un cercle commencé voilà bien longtemps, laissant une seule question au spectateur concernant son art: sera-t-il capable d’en tracer un nouveau?

– Arkaron.

Mise à jour
J’ai moi-même vu le film dans le cadre du Club300. Je ne vais pas en rajouter beaucoup trop mais L’Imaginarium est un film exceptionnel, surement la fantaisie visuelle la plus incroyable de Gilliam parfois très Monty-Pythonesque (la scène avec les gendarmes dansants vous rappellera les belles heures du Flying Circus).
Par ailleurs, la disparition malheureuse d’Heath Ledger ne fait qu’améliorer le film, puisqu’avoir confié le rôle de Tony à trois autres acteurs renforce encore cette fantaisie.
Mon seul regret, mis à part la faiblesse des effets spéciaux, est de ne pas avoir poussé les scènes délirantes encore plus loin. Certaines m’ont finalement semblé trop sages quand on sait qui met en scène le film.
Le film est constellé de références complétement involontaires et se termine comme George Melies a fini. Un bien bel hommage.

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9 Comments

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  • par Misutsu
    Posté lundi 26 octobre 2009 11 h 03 min 0Likes

    Une telle débauche de compliments n’a rien de très engageant, malgré tout, j’attends avec impatience de traverser le miroir !

  • par Sir_carma
    Posté lundi 26 octobre 2009 11 h 58 min 0Likes

    Chouette critique !

    Finalement, le décès de Ledger a posé problème ou pas ? Je veux dire, ils ont du changer le scénar, faire des scène en plus avec un sosie ou des CGI ?

  • par Arkaron
    Posté lundi 26 octobre 2009 12 h 03 min 0Likes

    De ce que j’ai compris, le décès de Heath Ledger a entrainé des modifications mineures dans le scénario (l’idée que le personnage de Tony a plusieurs visages, en fait). Est-ce un bien ou un mal? Personnellement, j’ai apprécié cette approche de la force de l’imagination pour révéler la vérité.

    A priori, le nombre de scènes est resté ce qu’il était au départ: Heath Ledger était en congé lorsqu’il est décédé et si j’ai bien compris, il avait fini de tourner toutes les scènes en prise de vue réelle.

  • par Basile
    Posté lundi 26 octobre 2009 13 h 10 min 0Likes

    C’est une bien belle critique.

  • par cloneweb
    Posté lundi 26 octobre 2009 13 h 13 min 0Likes

    Sir_Carma : on posera la question à Monsieur Gilliam dans la semaine :)

  • par jawa24
    Posté lundi 26 octobre 2009 18 h 26 min 0Likes

    ^^Rhoo l’autre craneur !

  • par Misutsu
    Posté vendredi 13 novembre 2009 10 h 09 min 0Likes

    Bon bah je l’ai vu. C’est un film très …. laborieux.

  • par Dark-movie
    Posté dimanche 15 novembre 2009 11 h 27 min 0Likes

    d’accord avec misutsu… sympa mais quel bazar ! pas toujours évident de rester concentré et attentif… certains passages sont looooooooongs et inintéressaaaaant… mais bon sinon ya des passages magnifiques :)

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