Vous présenter des albums, c’est bien mais pouvoir en parler avec leurs auteurs, c’est encore mieux. C’est pourquoi nous avons eu envie de prolonger les interviews réalisées à Angoulême pour ce nouveau numéro de Fearful Symmetry, la chronique BD régulière de CloneWeb.

Ça tombe bien puisque le festival Formula Bula à St Ouen bat son plein. C’était l’occasion pour Basile d’aller poser quelques petits questions à un grand auteur de bande dessinée : Emile Bravo.
Créateur des Épatantes Aventures de Jules, dessinateur de Ma Maman est en Amérique (avec Jean Régnaud au scénario), il est surtout connu du grand public pour son Journal d’un Ingénu, aventure de Spirou hors-série parue en 2008 et récompensée par plusieurs prix. On y découvre le Spirou des débuts à Bruxelles à l’aube de la Seconde Guerre Mondiale. Dessiné en lignes claires, l’album est un vrai régal à lire.

Portrait de l’auteur, découverte de son œuvre et interview.

A l’occasion de la diffusion de cette passionnante rencontre, il n’y aura pas de Un Dimanche, Une Critique.

 

 

PRESENTATION

Auteur majeur de la scène franco-belge de ces 10 dernières années, Émile Bravo gagne à être lu. Voici une sélection de ses œuvres les plus importantes, une production variée qui s’adresse à tous les publics. Pour en apprendre davantage sur l’artiste, ne pas manquer cet excellent entretien.

Aleksis Strogonov

Première collaboration d’importance avec son ami Jean Régnaud (les deux s’étaient auparavant fait la main sur un court récit de 30 pages intitulé Ivoire), Aleksis Strogonov plonge le lecteur dans la période de la Révolution russe de 1917 aux côtés du jeune Strogonov, qui va découvrir les affres d’un conflit armé (mais aussi l’industrie du cinéma européen et la guerre civile dans les Balkans). Cycle de trois albums : Biélo, Kino et Tamo sortis entre 1993 et 1998, la série permet de voir l’évolution du dessin de Bravo. D’une ligne claire nettement inspirée par Yves Chaland, Bravo va passer à son trait si caractéristique dans le troisième album, abandonnant ainsi les préoccupations purement design de cette “néo ligne claire” pour une spontanéité technique au service du récit. Strogonov contient déjà tous les thèmes chers à l’auteur : innocence, bêtise humaine, héros malgré lui et humour. Sur ce point, la série affiche un humour noir particulièrement mordant, les morts violentes y sont monnaie courante.

Les épatantes aventures de Jules :

L’œuvre phare d’Émile Bravo. Excellente série jeunesse qui met en scène un ado de 13 ans tout ce qu’il y a de plus normal dans des situations tout à fait… exceptionnelles. La série aborde bon nombre de concepts scientifiques en filigrane comme la génétique, le voyage superluminique mais aussi des thèmes de la vie en général comme la parenté ou la mort. Jamais lénifiant ni moralisateur, Jules offre avant tout de vraies aventures bourrées d’humour où Bravo fait montre de son talent pour les gags visuels. La série alterne science-fiction et univers du quotidien avec aisance et offre une galerie de personnages hauts en couleurs. Indispensable.

 

Ma Maman est en Amérique :

Dernière collaboration en date avec Jean Régnaud. Sans aucun doute l’album le plus émouvant qu’Émile Bravo ait dessiné, de par sa nature autobiographique. Ma Maman traite avec justesse et poésie d’un des plus grands drames qui soient. C’est l’occasion de voir le graphisme bonhomme de Bravo au service d’une fin particulièrement dure. Mais comme toujours, l’humour est présent. Un livre qui plaît même aux gens qui ne lisent jamais de BD.

 

 

 

Les Sept Ours Nains :

Série de trois albums de BD indépendant les uns des autres, destinés à être lus par des parents à leurs jeunes enfants (la collection constitue une excellente initiation à la BD). Les sept ours nains vivent dans leur petite maison cachée dans une forêt lointaine et… ils ne leur arrivent que des bricoles ! Une récréation hilarante pour Bravo, qui profite du monde des contes pour se livrer à des mash-ups irrévérencieux. C’est de la grosse déconnade où les princesses et les princes en prennent pour leur grade, où les ours nains sont un peu idiots, un peu trouillards, un peu couillons (“les ours nains, c’est nous” dit l’auteur). Pour autant, Bravo respecte la rigueur formelle du livre pour enfant, la lecture est aérée pour laisser place à l’interaction entre le parent lecteur et l’enfant auditeur. Mais bien sûr, pas besoin d’être parent pour acheter et savourer ces petits bijoux d’humour !

Spirou, Journal d’un ingénu :

L’album qui l’a propulsé sur le devant de la scène BD (milieu décidemment traditionnaliste puisqu’il faut presque toujours une grosse licence pour faire découvrir un auteur bourré de talent). Bravo raconte les origines du célèbre groom, à la veille de la Seconde guerre mondiale. Ancré dans un contexte historique, le récit est entièrement imprégné de la patte Bravo : histoire intelligente et sensible où l’ombre sinistre de l’avenir plane sur l’innocence d’un jeune gamin de 16 ans qui vit ses premiers émois amoureux. Auparavant, Spirou c’était Franquin, ou Tome et Janry. Désormais, c’est aussi Bravo.

 

 

INTERVIEW

J’aimerais commencer par parler de vos projets audio-visuels, d’une part l’adaptation animée de Ma Maman est en Amérique par Stéphane Bernasconi et Jean Regnaud et d’autre part la future série télé Les Grandes Grandes Vacances. [10 épisodes de 26 minutes produite par Les Armateurs]
Pour l’instant il n’y a pas grand chose, je ne suis pas encore impliqué parce que j’ai beaucoup de travail. Pour Ma Maman, c’est Regnaud qui s’en occupe avec Bernasconi, c’est vraiment son histoire. Mais c’est un projet encore loin d’être terminé, en ce moment ils cherchent toujours des producteurs. C’est un long-métrage destiné à sortir en salles, c’est dur à vendre.

Lors d’une présentation du projet à l’occasion du Salon du livre jeunesse de Montreuil, on avait le sentiment que vous suiviez ça de loin, que vous donniez surtout votre approbation pour la partie graphique.
Oui, je n’ai vraiment pas le temps en ce moment avec le travail que j’ai, donc je me contente de valider ce qu’ils me montrent. Ils veulent que je m’implique un peu plus et je pense que le ferai. Pour Les Grandes Grandes Vacances, je ne m’occupe que de la bible graphique. J’ai été approché par les auteurs du projet, Delphine Maury et Olivier Vinuesa, j’ai trouvé ça très intéressant, mais là encore c’était une question de temps. Ils m’ont même proposé de faire un épisode ou deux, sachant que la Seconde Guerre Mondiale et les enfants, c’est un peu mon dada. Mais je n’avais pas le temps, donc j’ai juste fait la bible graphique… D’ailleurs ce n’est pas une bible à proprement parler car je n’ai fait que la création des personnages et pas les model sheets détaillées.

Là c’est un travail d’illustration pure et dure mais seriez-vous tenté par l’inverse ? Vous contenter d’écrire un scénario, pour qu’un autre le mette en images ?
Mais moi, quand j’écris une histoire, je la dessine ! C’est ma méthode de travail, c’est ce que j’appelle l’écriture BD, l’écriture graphique. Au lieu d’écrire, je mets en scène des personnages et je les fais jouer. Et j’ai besoin dès le départ de voir les attitudes et les expressions de mes personnages. Parce que qu’est-ce que la BD ? Simplement du dialogue. Et le dialogue, il faut le jouer si on veut qu’il soit bien dessiné. Donc autant le jouer tout de suite, autant le dessiner tout de suite, dès la conception de l’histoire.
C’est pour ça que lorsque j’écris une histoire tout est déjà dessiné, très rapidement, de façon schématique . [Ndr : il existe une édition spéciale du Journal d’un ingénu réservée aux libraires qui présente l’histoire sous sa forme ébauchée].

Vous ne partez donc pas avec un script en main pour ensuite passer au découpage, etc… Comment vous organisez-vous du coup pour vous donner une échéance ? En se disant par exemple qu’il va falloir atteindre 48 pages.
Alors moi, je ne fonctionne pas du tout comme ça. Pour moi, c’est de l’écriture, donc à partir de là on ne demande pas à un écrivain combien de pages il va faire ! bon, je me suis formaté sur les Jules à 54 pages. Mais aujourd’hui j’en ai marre. Et quand je faisais Aleksis Strogonov, c’était libre, il n’y avait pas de pagination fixe. Ça me paraît évident, je ne peux pas fonctionner comme ça. Pour le prochain Jules, je dois encore remanier un peu la fin mais l’album fera environ 74 pages.

Parlons un peu de Jules justement. Je suis ravi d’apprendre qu’il y aura un sixième tome, j’avais l’impression que la série s’était arrêtée en 2006. Entre temps il y a eu votre Spirou, Journal d’un ingénu.
Oui mais j’ai fait ce Spirou pour attirer les gens vers Jules par la suite. C’est une série qui ne marche pas trop mal, elle est toujours en réassort mais je voulais lui donner un coup de pouce supplémentaire.

Je trouve qu’il y a une rupture entre le premier tome, qui est très science-fiction et les suivants, qui sont davantage ancrés dans le quotidien (même s’il y a toujours des éléments fantaisistes).
Il y a toujours un fond de science parce que j’aime bien mettre des petites choses que les gamins puissent apprendre. J’aime bien parler de génétique, je trouve que c’est important de savoir comment ça fonctionne. Après, le point commun entre tous les albums, c’est le côté humaniste, c’est ce que j’essaie de faire. Et la science sert à ça, à relativiser, à rabaisser un peu l’ego. Quand on sait ce qu’on est, qu’on est fait d’atomes, on est bien peu de choses… Et du coup je comprends pas cet ego humain qui conduit à foutre en l’air la planète. Y a tellement de cons irresponsables au pouvoir… Nous ne sommes qu’à l’adolescence de l’humanité et maintenant on a intérêt à changer, sinon on va droit dans le mur.

En même temps dans Jules, la science n’est pas toute puissante, quand on regarde le personnage de la mère de Janet par exemple…
Oui, elle est un peu tordue. Et oui, personne n’est parfait et même les sciences ne sont pas une solution absolue. La seule certitude qu’on a, c’est qu’il faut douter de tout et surtout de soi. Se remettre en question, c’est la seule clé pour s’en sortir.

Un petit mot sur Jean Regnaud. En général vous travaillez seul, notamment sur Jules. Mais dès que vous collaborez avec un scénariste, c’est avec lui.
C’est un vieux en copain d’adolescence en fait. Pour moi, ce n’est pas une relation entre professionnels, c’est deux copains qui plutôt que de travailler chacun dans leur coin, lui à l’écriture et moi au dessin, préfèrent bosser ensemble. C’est à celui qui sortirait la plus grosse connerie, à toujours surenchérir sur l’autre. On agit comme un miroir sur l’autre, on voit tout de suite si un gag fonctionne ou pas, si on ne s’égare pas, si on raconte quelque chose de réellement intéressant.

Ma Maman est en Amérique, c’est particulièrement fort, assez différent du reste, notamment d’Aleksis Strogonov.
Ça, c’est son histoire à lui, je ne suis pas du tout intervenu. Ce texte, il l’a écrit dans son coin, et comme il le dit, il a dû mettre 40 ans à l’écrire. Quand il me l’a présenté… Il voulait que je l’illustre, mais c’était une sacré responsabilité. Moi au départ, je ne voulais pas parce que je connais tous les gens qui sont là-dedans, même la nounou !
Je lui ai demandé de confier ça à des copains très talentueux, comme Marc Boutavan qui est très doué avec les histoires liées à l’enfance [Ndr : l’illustrateur d’Ariol, scénarisé par Emmanuel Guibert]. Mais Marc m’a dit que c’était vraiment à moi de le faire.

Et du coup travailler avec un autre scénariste qu’on vous accolerait, comme ça se fait dans les “mariages arrangés” par les éditeurs ?
C’est complètement absurde pour moi. Je n’écris pas pour dessiner, j’écris pour raconter des histoires, je m’en fous de dessiner pour dessiner. Il se trouve juste que je m’exprime avec le dessin. Après il y a le métier d’illustrateur, je peux tout à fait illustrer des bouquins. Mais il faut du temps pour le faire… Je ne suis pas d’accord avec la façon dont on présente la BD. Pour moi le dessin, C’EST de l’écriture, c’est juste un moyen.

Pour en revenir Jules, après un hiatus de 5 ans, la série reprend donc.
Oui, il y a encore plein de trucs à raconter aux enfants, il faut les préparer. J’essaie de retrouver l’usage du conte d’antan, qui était de préparer l’enfant à la vie dure qui l’attendait. Les contes étaient très durs à l’époque, les enfants finissaient parfois abandonnés par leurs parents ou carrément dévorés. Je trouve qu’aujourd’hui, il y a peu de gens qui font de la BD jeunesse. Ou alors pour faire des histoires qui préservent les enfants, des trucs en gag, de la gaudriole quoi. Moi, j’essaie de leur raconter une histoire pour qu’ils comprennent le monde dans lequel ils vont grandir, leur dire “ne croyez pas que c’est un monde inaccessible, lointain, un truc d’adultes car c’est votre monde à vous et vous avez intérêt à le prendre en main parce que là ça ne va pas du tout !”

Et c’est ce qui est génial dans Journal d’un ingénu, on sent que c’est vraiment votre univers avec cette enfance qui côtoie une menace sourde. D’un côté Spirou joue au foot avec les gamins du quartier et de l’autre, il sent qu’il y a quelque chose qui est là, qu’il va devoir affronter à un moment donné.
C’est l’innocence, quand on est gamin, on voudrait que tout soit beau et on ne supporte pas l’injustice, la violence et la méchanceté. Il faut se préparer dès l’enfance à faire quelque chose, à être acteur. On a beau dire que nous ne sommes que des quidams noyés dans la masse, c’est pas vrai : c’est nous qui faisons l’histoire. Il faut que les enfants se prennent en charge, se responsabilisent et à ce moment-là, il se passera quelque chose.

Dans le Journal d’un ingénu, vous avez raconté les origines de Spirou. Vous allez réaliser un deuxième album de Spirou, mais qu’allez-vous raconter cette fois-ci ?
Le truc très important, c’est d’expliquer à un gamin que même “s’il n’est rien” et bien il existe tout de même et qu’il peut changer le monde. C’est déjà beaucoup mais après il faut agir. Pour devenir un héros, il faut agir. Spirou est un héros, donc il y a bien eu un moment où il s’est passé quelque chose pour qu’il puisse devenir ce héros qui agit réellement. Et pour cela, rien de tel que l’Occupation comme contexte. En gros, je veux expliquer aux gamins qu’on ne devient pas un héros parce qu’on le veut, ce sont simplement les circonstances qui font qu’on le devient. Et souvent, c’est malgré nous. Les vrais héros ils sont souvent morts, et ceux qui s’en sont sortis ont juste eu de la chance. Les autres vont voir ces gens comme des héros, mais eux ne se verront jamais comme ça. Ils diront simplement qu’ils ont eu de la chance de s’en sortir et qu’ils ont fait ce qui leur paraissait être bien à l’époque. Et ça c’est très important pour moi. Je ne veux pas mythifier le héros pour le gamin qui lit l’histoire. Car il doit comprendre que le héros, c’est aussi lui. On est tous notre propre héros.

Le prochain Jules, en deux trois mots ?
Le prochain Jules se passe sur Terre, il est parfaitement d’actualité parce que c’est sur la fin du monde et le fait qu’il faut agir dès maintenant.
[Ndr : quelques renseignements supplémentaires sur ce sixième tome Un plan sur la comète sur l’excellent blog non officiel dédié à Émile Bravo.]

Entretien réalisé à St Ouen le 11 mai 2011 dans le cadre du festival Formula Bula.


Photo Jean-Christophe Caurette

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