Après L’Emission en vidéo, nous avons le plaisir de lancer une nouvelle rubrique sobrement intitulée Fearful Symmetry.
Nous avons en effet décidé de parler régulièrement de bande dessinée. En effet, le 9e Art est de plus en plus lié au cinéma, et l’un adapte très souvent l’autre. Qui plus est, nous savons que vous êtes nombreux ici à lire de la BD.
Histoire de vous proposer quelque chose d’un peu différent de ce qui se fait ailleurs, Fearful Symmetry est un échange, un dialogue entre les deux spécialistes BD de CloneWeb : Guillaume et Basile.
Leur première discussion est consacrée au Chasseur, le premier tome de la BD Parker de Darwyn Cooke.

N’hésitez pas à laissez vos avis et remarques sur cette nouvelle rubrique dans les commentaires.

 

 


Basile
– Je commencerai cet échange en disant que cette BD marque pour moi le grand retour de Darwyn Cooke, le Darwyn que j’aime, celui qui officia sur Catwoman au début des années 2000, d’abord en solo puis sous la plume d’Ed Brubaker (période malheureusement non publiée en France).

Sa reprise du Spirit de Will Eisner m’avait en définitive bien déçu, car si je pouvais encore pardonner la faiblesse de ses scénarios illustratifs, la partie graphique ne rehaussait guère le niveau à mes yeux. J’apprécie toujours l’effort d’expérimenter mais Cooke avait tenté de modifier son trait en le rendant plus lisse, plus propret. Un sacrilège pour moi, qui était tombé sous le charme de ses encrages charbonneux du début, où il traçait ses volumes à grands coups de pinceau, où les cases étaient plus nombreuses, plus petites, où les silhouettes noires racontaient l’histoire bien mieux que les fades compositions trop éclairées du Spirit.

C’est donc ce Cooke là que j’ai retrouvé dans les superbes premières pages silencieuses du Chasseur, où l’on peut sentir de façon tangible la force brute, la menace de Parker. L’image pose tout de suite le personnage et l’histoire, et c’est comme ça qu’on fait de la bonne bédé ! Et les scènes d’action qui suivent ne font pas mentir cette mise en bouche, on a le droit à un découpage sec, avec une parfaite alternance de plans d’ensemble et de cadrages plus resserrés. Oui sur Parker, Cooke, mon Cooke est de retour !

Guillaume
– C’est sûr qu’à la lecture des pages, on voit bien que tonton Darwyn s’est fait plaisir et c’est très communicatif ! Mais si on commençait par un petit pitchounet ?

Le Chasseur, c’est l’histoire de Parker. Et Parker, c’est un mec qui a les nerfs.

Il a les nerfs parce qu’il a été trahi, doublement trahi, par sa femme et par ses acolytes (eh oui, c’est un mauvais garçon). Et il n’a pas aimé ça. Il revient donc à New York pour les retrouver. Et il va se venger. Et ça va chier. Parce que Parker, il ne fait pas dans la dentelle. Parker, c’est un mec, un vrai.

On est en 1962, une époque où les héros de polars ressemblent presque à des demi-dieux : peu de paroles, de l’action, de la violence, des décisions lourdes de conséquences et une incarnation d’émotion (ici, la rage) telle qu’on a l’impression qu’en lisant on va soudain entendre le personnage hurler. Mais non, pas du tout, au contraire, ce Parker est d’une froideur absolue. Il ne laisse rien paraître à l’extérieur mais on sent ce bouillonnement à l’intérieur. Comment ? grâce au talent de Cooke bien sûr.

De par son dessin et son découpage, mettant en valeur les gestes de Parker (notamment ses mains) Cooke nous montre la puissance de son personnage, chaque geste fait sens. On voit très rarement le visage de Parker en entier car il semble superflu, pour une double raison : le visage, c’est le reflet des sentiments et Parker n’en a pas, donc pas besoin de le montrer. Le visage, c’est aussi le siège de la pensée et Parker ne dévoile jamais ses pensées ou du moins, c’est par son corps qu’elles s’expriment. Cooke réussit donc ce tour de force d’utilise un personnage dans son intégrité, il ne se contente pas de gros plans sur le visage et/ou de bulles de pensée expliquant son état d’esprit. Il nous DONNE des émotions à l’état brut.


– C’est vrai que la puissance du trait est vraiment au service de la narration : c’est épais, décidé, brutal, bien affirmé. C’est ce qui fait la force d’un bon dessinateur de bd aussi, adapter sa technique aux besoins de l’histoire (et notre ami Cooke est versatile, le bougre). Et que dire du plaisir de voir un antihéros ni pleurnichard ni plein de doute mais bel et bien une ordure absolue, une force inarrêtable, une incarnation de l’esprit de vengeance. Et macho en diable avec ça.

Évidemment on doit mettre ça sur le compte de l’époque où Donald Westlake a écrit son polar (et il est bien triste de constater qu’aujourd’hui on ne trouve plus personne pour mettre en scène des personnages aussi délicieusement odieux, le politiquement correct est le pire ennemi de la création). Mais justement, on touche là peut-être le seul point qui me chagrine dans cette nouvelle bd de Darwyn Cooke : le fait qu’il s’agisse d’une adaptation et non d’une création originale. Je trouve ça dommage que Cooke travaille sur du matériel déjà existant (et qui plus est adapté à deux reprises au cinéma), cela donne du réarrangé, certes de haute volée, mais du réarrangé quand même. Je peux comprendre que Cooke ne souhaite pas se consacrer à l’écriture (et c’est loin d’être sa force) mais je me prends à rêver de ce qu’il donnerait sur de la création originale scénariste par quelqu’un de compétent…

 

 


– Hmmm, tu penses à qui, là ? Bendis ou Loeb ? lole, comment ça dénonce ici…

Pour moi, le fait que ce soit une adaptation ne me dérange pas ; je n’ai pas lu les romans originaux, ni vu les films donc c’était une vraie première rencontre. Et je pense que pour Cooke, le fait d’avoir un univers déjà construit lui permet de se lâcher sur le découpage et la mise en forme (et c’est tout de même un boulot énorme !) Alors c’est sûr qu’il n’y a pas trop de surprise, on est dans du roman noir hard boiled, mais comme tu l’as dit tout à l’heure, c’est devenu tellement rare de nos jours que ce classicisme à un goût de nouveauté (et alors là, vu toutes les scènes machistes présentes dans l’histoire, les lectrices de cette chronique vont me traiter d’homme de Neandertal) (mais elles savent que j’aime ça, les coquinettes).

Sinon, disons-nous un mot des éditions de la bête ?


– Eh bien parlons-en des éditions ! La vo (chez IDW) nous offre un hardcover assez classieux avec une couverture toilée (bon le choix du orange peut surprendre), une maquette sixties pur jus, avec un papier parfaitement grammé et la vf de Dargaud s’en sort également très bien ! La maquette est sobre et efficace et la traduction (de Tonino Benaquista, c’est bien la première fois que je vois le nom du traducteur sur une couverture en France) m’a semblé très fidèle. Semblé parce que j’ai juste feuilleté l’ouvrage.

Je pense qu’il est temps de conclure sur cette BD, aussi je te laisse le mot de la fin !


– Bein, je crois que c’est clair pour tout le monde, non ? Le chasseur est un excellent album de bédé.

Un petit bijou de noirceur (aussi bien dans l’ambiance que dans le dessin à l’encre épaisse) qui vous attrape par le revers de la chemise et ne vous lâche pas jusqu’à la fin. Darwyn Cooke est un auteur qu’il faut absolument découvrir et si les super héros en collants moulants ne vous branchent pas plus que ça (oui parce qu’il a beaucoup travaillé pour DC comics), eh bien voici l’occasion rêvée de voir son talent à l’oeuvre. Du polar comme on en fait plus, des dessins comme il faudrait en faire, Le Chasseur a trouvé sa proie : toi, ami lecteur ! (allez zou, file chez ton libraire !)

 



Parker
Tome 1 : Le Chasseur
Dessin : Darwyn Cooke
Scénario : Richard Stark
Editeur : Dargaud
144 pages. 19 euros.

Merci à BlackMago pour les têtes en pixels

9 commentaires

  • Ginie mardi 15 juin 2010 12 h 20 min

    Excellente analyse avec laquelle je ne peux qu’être d’accord, le titre étant excellent (que dis-je : un must !).

    Pour ce qui est de la forme de cette nouvelle rubrique :

    – très bonne bannière avec des couvertures bien choisies ;o)
    – Bonne idée que le dialogue qui change de l’aspect chronique pur
    – possibilité de confrontation d’opinions intéressante

    En revanche, je trouve les échanges un peu longs et aimerais plus d’interactions afin d’apporter du dynamisme à l’ensemble. Des paragraphes plus courts et plus nombreux donneraient un aspect plus aéré.

    Mais pour une première c’est vraiment pas mal et en plus sur un super titre !

  • MrHobbes mardi 15 juin 2010 12 h 35 min

    Super rubrique, et style assez original, j’adore. En tout cas ça donne envie. Merci à l’équipe.

  • Arkaron mardi 15 juin 2010 12 h 42 min

    Et donc vous allez bientôt parler de Songs of Innocence and of Experience?^^

  • Wildside mardi 15 juin 2010 13 h 06 min

    Saine initiative que cette rubrique.
    Au passage, my 2 cents : il y a le nom de Tonino Benacquista, car il n’est pas majoritairement traducteur, mais surtout un romancier avec un certain succès (Saga, Les morsures de l’aube, etc etc) – et donc avec une notoriété pouvant toujours attirer l’attention de manière complémentaire.
    http://www.evene.fr/celebre/biographie/tonino-benacquista-5931.php

  • Guillaume mardi 15 juin 2010 15 h 16 min

    @Wildside : oui, l’utilisation du nom de Benacquista n’est pas gratuite mais nous l’avons évoqué aussi pour dire que Dargaud n’avait pas confié la traduction à n’importe qui (comme Zenda et JP Manchette sur les Watchmen en leurs temps).

  • Mr.Aka mardi 15 juin 2010 19 h 12 min

    YESSS trés bonne initiative que celle là ! Oui il y a de nombreux lecteurs de BD ici, mais il ya également des auteurs qui vous lisent régulièrement ^^

  • Marc mardi 15 juin 2010 19 h 29 min

    Mr Aka > tu es auteur ? :)
    Si oui qui es tu ?

  • Mr.Aka mardi 15 juin 2010 23 h 03 min

    Yes, mais autant garder pour l’instant l’anonymat ; ). Rassurez-vous je ne suis ni Loisel, ni Otomo, ni Miller, ni Mignola, ni Moëb…

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