Geoffroy Monde est un jeune auteur de bande dessinée lyonnais qui a brillamment fait ses preuves dans l’édition indépendante. Surnommé le « petit prince de l’absurde » par les connaisseurs (ou juste par moi, en fait), ce digne héritier de Goossens a produit de formidables ouvrages désopilants que je vous encourage à consulter (j’avais déjà évoqué ici le déjanté Serge et Demi Serge). Mais aujourd’hui, changement de registre, après le rire, place à l’aventure. En cette rentrée littéraire, Geoffroy nous propose du nouveau, de l’inédit, du sérieux avec…

 

POUSSIÈRE

Le pitch : Sur la planète Alta, les hommes vivent en harmonie avec la Nature. Pas de moteur, pas de machine sophistiquée, la symbiose est telle que les corps des humains peuvent être reconstruis à partir d’éléments naturels (bois, minéraux, etc.). Pourtant, depuis quelques temps, ce bel équilibre est menacé : tous les mois, des géants de cristal, silencieux, apparaissent et menacent de détruire les cités. Personne ne sait quel est leur but et les humains sont obligés de les combattre pour survivre. Toutefois, après les combats, grâce aux incantations de certains religieux, les géants sont renvoyés à l’éther (toujours afin de préserver l’équilibre) et le cycle recommence.

Poussière est une combattante qui repousse inlassablement les géants. Mais elle commence à fatiguer. Elle en a assez de ce travail de Sisyphe et ne veut plus que les géants soient ressuscités. Après le dernier combat en date, elle va s’en plaindre auprès de l’ordre religieux mais ceux-ci ne l’écoutent pas. Ils sont davantage intéressés par le frère et la sœur de Poussière, des jumeaux en train de développer des pouvoirs qui permettraient de communiquer avec les géants. Poussière refuse que les enfants soient mêlés à la guerre. Au même moment, les jumeaux ont une vision : les géants attaqueront demain…

 

Pourquoi c’est bien.

La science-fiction et la BD franco-belge, c’est une longue tradition. Et que cela soit visuellement ou thématiquement, les auteurs de bande dessinée ont toujours su proposer quelque chose de différent, de nouveau, qui a ensuite été repris par le cinéma (il n’y a qu’à constater les « emprunts » des équipes de George Lucas aux albums de Valérian et Laureline (voir ici). De Mézières à Mœbius, en passant par Peeters, Druillet ou encore Perriot avec le tout récent Negalyod, le 9e art prouve qu’il joue un rôle majeur dans le genre. Poussière s’inscrit dans cette tradition et on y trouve des images jamais vues auparavant. On sent bien que l’auteur s’est fait plaisir dans les cases foisonnent de personnages, de décors, de couleurs. Ces dernières sont très importantes car elles délimitent les différentes zones de la planète (la cité, la forêt, le temple…) et donnent toujours une ambiance spécifique tout en distillant cette impression d’ailleurs, de fantastique.

Un grande partie du travail de Geoffroy Monde tourne autour du corps et de sa représentation : les personnages sont souvent déformés, étirés, difformes (un exemple parmi d’autres : Daniel Auteuil peut se retrouver avec des… ailes). Ici, comme l’histoire se doit d’être plus réaliste, le dessinateur poursuit son exploration graphique en proposant des personnages dont les corps peuvent mêler différentes substances organiques (de la chair et du bois) ou bien de l’organique et du minéral (cristal, verre, pierre…) Cela donne donc des aspects surprenants et cela joue aussi sur leurs aptitudes et capacités.

Cette idée de mélange c’est aussi une des lignes directrices du livre : mélange entre les matières, entre les esprits, entre le rêve et la réalité, entre le groupe et l’individu, entre l’humain et son environnement (et plus encore comme le révèle le cliffhanger de ce premier tome). Le récit est dense et il faut prendre le temps de le lire, voire même de le relire pour comprendre ou tenter de comprendre ce nouvel univers déroulé sous nos yeux. Il y a beaucoup d’implicite dans le travail de Geoffroy Monde, cela peut déstabiliser mais cela fait aussi plaisir d’enfin voir un auteur qui ne prend pas ses lecteurs pour des assistés ou des paresseux. Beaucoup de questions se posent à la lecture de Poussière et elles ne trouveront leurs réponses que dans les tomes suivants (en attendant on peut donc élaborer des théories à foison).

L’éditeur (Delcourt) met en avant le message écologique de l’histoire et c’est vrai qu’on peut penser aux albums de Leo (Aldebaran, Betelgeuse) car se pose la même question de la responsabilité des humains sur leur environnement mais ici, cela ne prend pas la forme d’une exploration ou d’une découverte mais plutôt celle d’un combat, d’une urgence. Les personnages luttent pour arrêter les dangers à court terme mais ils ne se posent pas la question de la cause de ces problèmes, seuls quelques personnages reclus le font mais ils sont déconsidérés par la population. Cela rappelle évidemment l’état de notre planète réelle et les différentes réactions de ses habitants, citoyens ou dirigeants (bon, dans la BD, à la décharge des personnages, la cause de leurs problèmes est impossible à trouver pour eux).

Et la Monde’s touch dans tout ça ?

Pour tous ceux, dont je fais partie, qui sont des adeptes de l’humour absurde de Geoffroy, ils risquent de se sentir un peu perdus par ce livre si premier degré. Qu’ils se rassurent, on trouve tout de même la patte de l’auteur aimé. En effet, si les images proposent des visuels novateurs, ésotériques, fantastiques, les dialogues, eux sont souvent d’un terre-à-terre très surprenant et rafraichissant. Ainsi, même si l’on est sur une autre planète, l’héroïne passe son temps à jurer et les jumeaux utilisent le vocabulaire que les ados d’aujourd’hui. C’est dans ce décalage entre les textes, les dessins et l’univers qu’on reconnaît la manière de faire de Geoffroy Monde : il ne raconte pas comme les autres.

Vous l’aurez compris, avec ce premier tome, Geoffroy monde  propose d’envisager la science fiction à la française d’une autre façon, tout en faisant réfléchir sur notre monde réel actuel. À l’heure où la production cinématographique française se tourne enfin vers ce patrimoine (bon, je ne pensais pas forcément au Valérian de Besson, et encore, mais davantage au projet de Jonathan Barré d’adapter la BD « Ces jours qui disparaissent ») pourquoi ne pas imaginer une adaptation de Poussière ?

Taux d’adaptabilité : 100% (avec un gros GROS budget, je le concède)

Réalisateur/producteur envisagé : Juan Antonio Bayona (il sait mélanger grand effet et petite histoire)

Casting envisagé : Aïssa Maïga ou Sydelle Noel (oui, je sais, Poussière n’a pas exactement la peau noire (elle est parfois bleue) mais ces deux actrices savent jouer des femmes de caractère et c’est ce que je veux mettre en avant)

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