Depuis maintenant quatre ans, Guillaume se rend chaque année au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême pour CloneWeb. Mais le bougre y roule sa bosse depuis maintenant vingt ans. Autant dire qu’il a vu passer de nombreux changements au fil des années.

Ainsi, en guise de compte-rendu de visite et alors que l’univers de la bande dessinée a été frappée au coeur par les attentats de Charlie Hebdo, nous vous proposons un regard sur un festival en pleine mutation.

Plein de photos sont disponibles en bonus sur l’album Facebook dédié.

 

Après une édition 2014 assez morne, après un 41e palmarès assez surprenant, après des revendications syndicales et surtout après des évènements dramatiques, comment donc s’est déroulée cette 42e édition du festival interrrnational de la bande-dessinée d’Angoulême ?

Eh bien, si je devais résumer les choses en un seul mot, je dirais « nouveau départ ».

Oui alors je sais que cela fait très pompeux, mais honnêtement, ce qui a été mis en place cette année laisse entrevoir de bonnes choses pour la suite (oui, oui, soyons optimistes en ces temps troublés). Explications : certes, le festival tel qu’il existait il y a quelques années (pas si éloignées que ça) est bel et bien enterré et l’édition précédente était là pour le signifier : moins d’éditeurs, moins de budget, moins d’esbroufe, moins d’effusions. 2014 a posé la base d’un nouveau modèle de festival, plus sobre, certains diront plus humble, qui fait comme il peut pour combler le vide des chapiteaux, quitte à s’appuyer sur des sponsors saugrenus (comme une machine à faire du soda, par exemple). Du coup, le festival se recentre sur ses fondamentaux et en sort renforcé. Un exemple tout simple : cette année, à part un ou deux stands marchands, il n’y avait aucun espace consacré aux mangas, un medium (et un public) que le festival n’a jamais su gérer correctement. Attention, ne nous méprenons pas, je ne dis pas qu’Angoulême a toujours boudé le manga, il y a eu de belles tentatives et des invités prestigieux mais cela n’a jamais vraiment pris ou bien cela n’était pas toujours présenté de manière satisfaisante pour les connaisseurs (à part les expositions consacrées à Shigeru Mizuki et One Piece). Cette année donc, pas d’endroit dédié, pas de cosplay, pas de stands d’éditeurs de mangas, etc. (Japan expo et autres font cela très bien).

En fait, le festival a voulu mettre en avant l’universalité de la bande-dessinée : même si des spécificités narratives et stylistiques sont propres à chaque pays, le fait de raconter une histoire en mêlant texte et dessin est assez universel. Point d’espace manga donc mais une exposition consacrée à Jiro Taniguchi (certes un auteur largement influencé par l’école franco-belge) et un grand prix remis à Katsuhiro Otomo, ce qui montre le respect porté aux créations japonaises et qui laisse supposer une exposition grandiose l’année prochaine (nouveau départ, j’vous dis).

En prolongement de cet exemple, voilà donc l’aspect de ce 42e festival : moins de moyens certes, mais d’avantage de fond, une belle mise en valeur des auteurs et la bd en tant que moyen d’expression mondialement répandu. Tout ceci était illustré par différentes expositions : les mondes de Jack Kirby, des Moomins, d’Anna et Froga, de Fabien Nury, de Charlie Hebdo et de Calvin et Hobbes. On pouvait donc voir des comics superhéroïques, de la bd jeunesse, des scénarios (polar, histoire, western), du dessin de presse satirique et des comic strips (en plus des planches de Taniguchi déjà évoquées). Difficile de faire plus universel et varié.

Et ces expos étaient franchement très réussies. Oui, bon, j’avoue, pour celle de Kirby, on pouvait largement mieux faire mais étant donnée son emplacement (dans un lieu ouvert, très passant, il était impossible d’exposer des originaux) c’était une bonne mise en bouche de l’œuvre du « King of comics ». Voici un petit tour rapide de chaque exposition au cas où elles passeraient pas loin de chez vous (ou bien pour vous donner envie de venir l’an prochain) :
Jack Kirby : commençant par une imposante statue de Darkseid de 3m de haut, la visite propose de suivre le parcours du dessinateur de façon chronologique. Des vitrines exposent des comic books d’époque et au mur, on trouve des agrandissements et des reproductions de planches ou de dessins. On passe ainsi des romance comics des années 40, au renouveau de Marvel des années 60 puis à la période culte de DC comics dans les années 70. On voit le trait évoluer, un style émerger. Pour terminer, un stand Urban comics permet de feuilleter la monographie de Mark Evanier consacrée à Kirby et le premier volume du Quatrième monde, œuvre incontournable.

Les Moomins : exposition destinée aux plus jeunes, elle permet de s’immerger très vite dans l’univers de Tove Jansson grâce à des maquettes de maisons grandeur nature, une carte au trésor géante et des coffres au trésor éparpillés dans la pièce (lorsqu’on soulève leurs couvercles, on découvre des objets appartenant aux personnages). L’exposition est assez épurée mais elle met bien en valeur le dessin et l’ambiance à la fois bucolique et lunaire de ces personnages tout en rondeurs. Cette exposition dure jusqu’au mois de mai, si jamais vous passez par la cité internationale de la bd…
Dans le même bâtiment, on trouve une autre exposition pour les plus jeunes (ou pas), celle d’Anna et Froga. Tirée de la série de la talentueuse Anouk Ricard, cette exposition permet de voir les œuvres des personnages eux-mêmes ! On trouve ainsi des tableaux, des sculptures, des poèmes, des vidéos d’une rare sensibilité et d’un esthétisme sans faille. Immanquable.

Fabien Nury : à mes yeux, l’exposition la plus réussie du festival et une des meilleures qu’il m’ait été donné de voir en 20 ans de visite. Véritable « commentaire audio » écrit, chaque planche exposée est analysée et décortiquée par le scénariste et ses différents dessinateurs (Alary, Brüno, Merwan, Vallée…). En prenant le temps de lire ces explications, on découvre ainsi toute la genèse, le découpage et l’interaction entre scénariste et dessinateur. C’est passionnant et instructif, d’autant plus que Nury a un faible pour les récits haletants, comme en témoignent les deux vitrines remplies de livres de poche et de dvd (polars, westerns, films de guerre et films d’aventure se côtoient en une bien alléchante collection)

Charlie hebdo : préparée dans l’urgence suite à l’attentat du 7 janvier, c’est l’exposition la plus émouvante. Située en lieu et place de la collection permanente de la cité internationale, elle retrace l’histoire du journal, partant d’Hara Kiri, Charlie mensuel jusqu’à Charlie Hebdo, en présentant sous vitrines les exemplaires les plus emblématiques, l’occasion de retrouver Reiser, Cabu, Wolinski et les autres. Une salle est dédiée à l’équipe contemporaine du journal et un mur d’ardoise permet aux visiteurs de leur laisser un message.

Calvin et Hobbes : œuvre culte, auteur culte, cette exposition était attendue au tournant. L’élection de Bill Watterson avait surpris tout le monde l’an dernier, à commencer par l’intéressé lui-même. Les personnages, la série, possédant un énorme capital sympathie, on ne pouvait qu’être ravi de les retrouver en exposition (et de voir des originaux !) Toutefois, il faut bien reconnaître qu’il n’y avait pas forcément matière à faire une grande exposition, à moins de se répéter (et de prendre le risque de lasser). Les commissaires ont donc eu la bonne idée de retracer l’histoire des comic strips, en s’attardant, bien sûr, sur les influences de Watterson, Pogo en tête. La projection d’un documentaire sur les strips vient compléter cette installation très pédagogique et tellement charmante.

Et en dehors de ces expos, qu’y avait-il d’autre au festival ? Les dédicaces bien sûr. Mais bizarrement, elles sont en train de passer au second plan. Évidemment, pour tout amateur, cela reste un moment privilégié avec un auteur ou un dessinateur mais honnêtement, faire la queue pendant des heures, dans un hall bondé, bruyant et avec la pression du temps, il y a mieux comme rencontre, non ? Dans une librairie, dans une bibliothèque, que sais-je… Et puis rappelons-le, les auteurs ne sont pas payés pour faire des dédicaces, au mieux, ils sont pris en charge par leur éditeur. Ainsi, depuis quelques années, on constate une évolution dans cette partie du festival aussi : les tirages au sort avec tickets se développent au point de devenir la norme (sur le stand Glénat et sur le stand Urban comics) et certains dessinateurs étrangers commencent à faire payer leurs dédicaces, chose courante dans beaucoup de pays (le célèbre virtuose Kim Jung Gi, par exemple, venu de Corée à ses frais).
Plus personne n’y croit trop finalement, à part les durs de durs, persuadés que les dessinateurs sont enchantés d’être là (les débutants, certainement, je ne le nie pas, mais d’autres voient souvent ça comme une corvée, d’où la limitation par tickets afin de garder une certaine « fraicheur » ou une énergie positive). Même les éditeurs savent que c’est un passage obligé mais n’insistent plus trop : autrefois, par exemple, un grand nombre d’auteurs étaient présents sur les stands, même s’ils n’avaient pas d’actualité ; aujourd’hui, seuls les auteurs publiés dans l’année sont là, et encore… Et puis les stands affichent une sobriété motivée par l’efficacité : finis les décors conceptuels, les rayons remplis avec le catalogue complet, etc. Seuls Panini et Rue de Sèvres persistent, l’un avec des statues de super héros (tirées davantage des films que des bd) et l’autre avec des props superbes tirés des albums d’Alex Alice.

Voilà donc où en est Angoulême. Après la phase « amateur », les années d’extravagance, les années mercantiles, nous arrivons à un tournant. Certes, il reste encore beaucoup de choses à régler : la surproduction, le statut des auteurs, les droits de diffusion, les politiques éditoriales, la liberté d’expression… mais au moins, pendant 4 jours en ce début d’année, on a -enfin- pris ce secteur au sérieux.

De par les évènements à Charlie Hebdo, les États généraux de la bd ou tout simplement parce qu’il était temps, le festival semble donc véritablement embrasser la mission que l’on attendait de lui, sachant doser correctement grand public et public averti, tout en aiguisant la curiosité des deux (le palmarès de cette année en est une brillante démonstration). Je ne peux que souhaiter que cette ambition perdure et je vous donne rendez-vous l’année prochaine.

Lisez des bandes dessinées… avant qu’elles ne deviennent des films !

Ajoutez un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs marqués * sont obligatoires.