Notre rubrique L’Histoire au Cinéma avait fait une petite pause d’un mois pour cause de déménagement mais ne vous avait pas oublié pour autant.

Après Les Croisades, William et Robin ont décidé de s’intéresser à un film qui le mérite : Marie-Antoinette de Sofia Coppola. En effet, s’il est visuellement très joli, il n’est pas réputé pour sa fidélité historique. C’est même un concentré d’anachronisme.

Mais au-delà des Converse, qui était réellement celle qui sera l’épouse de Louis XVI à Versailles ?

 

 

La très talentueuse cinéaste Sofia Coppola (Virgin Suicides, Lost in Translation), s’est lancée en 2005 dans un projet bien audacieux : un film retraçant une partie de la vie de Marie-Antoinette, depuis son arrivée à la Cour de Versailles en 1770 (à l’âge de 14 ans) jusqu’à son départ du Château vers Paris en octobre 1789. Evoquer Marie-Antoinette est une entreprise bien complexe, que l’on soit historien, écrivain ou réalisateur tant ce personnage, à son époque comme aujourd’hui, déchaine les passions et se nourrit des rumeurs et des anecdotes les plus folles. Comment faire le tri entre sa détestable réputation de dépensière folle, celle de catin sans vergogne, ou encore son image de conseillère féroce, voire de politicienne influente ?
Loin de s’embarrasser de toutes ces préoccupations historiographiques, Marie-Antoinette apparait comme un ovni dans le champ des films historiques, tantôt conspué pour son anachronisme assumé, tantôt adulé pour son esthétisme et son ode à l’idéal de l’adolescence libre… Reste à savoir si l’interprétation choisie ici coïncide avec les caractéristiques du véritable personnage et de l’époque…

 

Le couple royal, « l’adolescente » et « l’indolent ».

Lorsque Marie-Antoinette arrive à la Cour de Versailles, elle se doit de remplir un rôle diplomatique de poids : assurer une alliance solide entre le Saint-Empire et le Royaume de France en offrant au Dauphin Louis (futur Louis XVI), à peine plus âgé qu’elle, un héritier mâle pour le trône.

Le film décide de figer l’apparence de son personnage, alors que la narration s’étend sur 19 ans. Marie-Antoinette, bien que gamine dans ses attitudes (par exemple avec « Mops », son chien, qu’elle abandonne avec douleur), est déjà chez Sofia Coppola une jeune femme formée, ce qui se conteste historiquement puisqu’on se plaignait à la Cour au moment de son arrivée de sa gorge (comprenez la poitrine) encore trop jeune. Sofia Coppola met ici en place son idéal d’une adolescence qui ne subit pas les outrages du temps, d’une intemporalité de la jeunesse du corps et de l’esprit chez Marie-Antoinette : si son époux se voit touché par les marques des années, elle reste toujours animée par la même fraicheur.

La jeune épouse du dauphin doit donc donner un héritier au trône, et sa mère l’impératrice n’a de cesse de lui rappeler son devoir : la solidité de sa place à Versailles dépend de sa capacité à enfanter. Cependant, Louis, sans aucun doute le personnage le mieux reconstitué du film, ne semble pas pressé de consommer le mariage. Il apparait sous la caméra de la réalisatrice comme un futur monarque indolent, mou, à la limite de l’autisme, qui préfère construire des serrures et chasser comme un bon noble plutôt que de s’acquitter de son devoir d’époux. Notons le contraste bien vu ici entre Louis XV, connu pour ses nombreuses favorites (la Pompadour, puis la Du Barry), la figure du Roi romantique et cavaleur, et le futur Louis XVI, embarrassé dans son costume de Dauphin, puis de Roi, trop lourd pour lui. En effet, les historiens insistent aujourd’hui sur le fait que Louis XVI n’était pas fait pour régner, les affaires du pouvoir ne l’intéressant que trop peu (on le voit très influençable dans ses décisions). Il est surtout pris dans une tourmente face à laquelle il n’est pas suffisamment imposant, fort, pour répondre. De fait, la « tragédie d’alcôve » se poursuivra longtemps (le mariage ne sera consommé que 7 ans après la cérémonie), alimentant les quolibets et les rumeurs destructrices à l’encontre de la Reine (infidélité, nymphomanie, stérilité…) ainsi que les relents de xénophobie à son égard.

Concernant Marie-Antoinette, Sofia Coppola a choisi de prendre le parti pris de l’innocence, de la futilité, de la naïveté, ce qui contraste furieusement avec la légende façonnée par l’historiographie jacobine. En dépit de son immensité, Versailles est aux yeux de la Reine une prison qu’elle cherche à fuir, par le divertissement, la nourriture (les sucreries), les tissus, le champagne (alors qu’il faut attendre Pasteur au XIXème siècle pour obtenir un vin véritablement effervescent), et même la drogue (autre impossibilité). Marie-Antoinette serait donc une jeune femme en quête d’euphorie et de passion, totalement détachée de la réalité de la France, détachée de la Cour, détachée du pouvoir. Loin d’être la catin décrite par les révolutionnaires, on la voit ici prise de passion pour Axel de Fersen, jeune aristocrate (de fait, du même âge que Louis XVI), qu’elle traite avec davantage de distinction. Coppola fait de la possible liaison une idylle qu’elle nourrit des images les plus romantiques (Fersen à cheval sur un champ de bataille). La véritable Marie-Antoinette n’est pourtant pas l’adolescente futile et innocente quoique bonne épouse présentée par le film. Dans sa quête de légèreté, de recherche d’un effet people (l’incroyable variété des robes, coiffes et chaussures, même des Converses !) et de Teenage Story, Sofia Coppola occulte le rôle politique important de Marie-Antoinette, celle qui influence un roi mou mais prudent à congédier tel ou tel ministre (Calonne en 1786), celle qui œuvre pour le retour de Necker en 1789, celle encore qui assiste au Conseil à la place d’un roi peu préoccupé par ces affaires. SI l’action politique de Marie-Antoinette fleure l’amateurisme, elle témoigne cependant d’une réelle volonté d’implication, d’une soif de pouvoir qui n’est pas visible dans le film. L’occasion était belle de montrer une évolution du personnage, mais la réalisatrice a préféré construire une Reine figée dans son goût, certes vrai, pour ce qui brille et ce qui est sucré.

Le film insiste lors d’une séquence sur les pamphlets et les dessins outrageux dont est victime Marie-Antoinette, qui animalisent la Reine : monstre mythologique, autruche, louve, chienne, aigle, la culture populaire se déchaine contre Marie-Antoinette, marque d’une xénophobie latente, et d’une haine contre cette Reine soi-disant si dépensière (pas tant que cela compte tenu du déficit français).

 

Versailles, la loi de l’étiquette.

Il est un point qu’il semble essentiel d’étudier et que la réalisatrice s’est appliquée à reconstituer autant que possible : la Cour de Versailles. En effet, puisque Sofia Coppola a obtenu le privilège, onéreux, d’occuper Versailles pour le tournage du film, la moindre des choses était d’en profiter pour montrer ce que pouvait être la vie à la Cour. En effet, ce château est le lieu de résidence des rois de France depuis 1682, et par conséquent, c’est ici que la Cour se réunit autour du souverain.

La Cour est un lieu d’intrigues ou hypocrisie rime avec jalousie. Il y règne un panel d’habitudes auxquelles il faut se plier. C’est pourquoi il est intéressant de s’attarder sur ces différents us et coutumes. Pour le roi, la journée commence par le petit lever à 8h00 et le grand lever à 8h30. Ces instants consistent en tout un cérémoniel complexe mais précis, et surtout quotidien. Les Grands du royaume sont alors réunis au lever du roi ; en effet, c’était un honneur important que d’être admis dans la chambre du roi pour son lever : un acte de présence qui nous semble peu significatif et relever de l’aide directe à la personne, était en fait convoité par tous ! On réunit habituellement les ministres, les hommes d’importance, et ceux que le roi veut honorer en les y faisant venir. Tout le monde assiste alors à l’habillement du roi, sa toilette…

Il en va de même pour la reine, à la seule différence qu’il s’agit ici d’un entourage féminin. Il est bel et bien vrai que Marie-Antoinette avait des difficultés à s’adapter à tant de considérations qu’elle trouvait fastidieuses et dont elle n’avait pas l’habitude à la cour d’Autriche, beaucoup moins stricte. De même, à son réveil, la reine est entourée des grandes dames du royaume, dont les princesses de sang. C’était un grand honneur que de vêtir la reine de ses vêtements et il était destiné à la personne de plus haut rang en présence. Le film retrace une anecdote connue : Marie-Antoinette serait bel et bien restée un certain temps à attendre ses vêtements suite à l’arrivée successive de deux personnes de rang plus élevées devant alors la vêtir. Ayant enlevé ses gants, c’est alors la comtesse de Provence, de la famille royale, qui la vêtit. Le coucher, lui s’effectue habituellement aux alentours de 23h00 et le cérémoniel se répète, une des personnes présentes déshabillant la reine, et une autre, grand honneur également, tenant son bougeoir.

A la cour, le but est de se distinguer auprès des autres et auprès du roi pour voir son statut personnel prendre en importance. Il s’agit à la fois de faire bonne impression et de ne pas être l’objet des nombreux ragots qui fusaient à la cour et qui mettaient à mal la réputation. S’adresser au souverain et à la souveraine était un honneur particulier duquel la fierté de chacun se gonflait. On voit la Dauphine se plier à cette loi de l’étiquette lorsqu’elle est obligée de saluer la Du Barry, favorite de Louis XV, roturière anoblie pour le bon plaisir du monarque. Malgré son aversion, Marie-Antoinette se plie à l’obligation de lui adresser la parole, pour ne pas froisser le roi, faute de quoi la Du Barry, étant donné son rang, ne pourra jamais s’adresser à elle. Sofia Coppola a certes mis en évidence des caractéristiques de la cour de Versailles mais a sans doute trop accentué un côté hollywoodien de toute évidence proportionnel à une image qu’elle voulait donner de la reine (en témoigne la bande originale), mais qui obscurcit des vérités historiques au profit d’anachronismes.

Marie-Antoinette se révèle être un film qui jamais ne pourra contenter les spécialistes du personnage les plus consciencieux, dans la mesure où ses errements, encore une fois largement assumés, lui retirent vis-à-vis de l’Histoire toute crédibilité. Loin de saisir toute la subtilité du personnage (est-ce d’ailleurs possible ?), Sofia Coppola s’appuie très largement sur une partie non négligeable de sa psychologie : une frivolité non coupable, un goût prononcé pour le divertissement, les aspirations d’une jeune femme vers la passion, les aventures romantiques. On aura compris que les faits avérés ne l’intéressent guère.
A défaut d’être un film historiquement fiable, Marie-Antoinette se regarde comme un nouveau chapitre de la légende de la Reine la plus célèbre de l’Ancien Régime. On retrouve ici un personnage attachant, qui semble tellement proche de nos propres préoccupations.

– Robin et William.

Nous tenons à remercier particulièrement Agathe Dardanne qui nous a donné accès à son formidable travail de recherche sur Marie-Antoinette.

Pour aller plus loin…

Difficile d’échapper à Marie-Antoinette dans les vieux bouquins d’Histoire… Pourquoi le ferait-on, d’ailleurs, puisque qu’il s’agit d’un personnage fascinant ? Pour les plus lettrés d’entre vous, on ne saurait que vous conseiller d’aller vous plonger dans le Marie-Antoinette de Stefan Zweig. On y lit des informations sur sa correspondance avec Fersen. Sinon, du côté de chez Castelot, on retrouve comme toujours une biographie très bien écrite et très agréable à lire.

 

Marie Antoinette – Sortie le 24 mai 2006
Réalisé par Sofia Coppola
Avec Kirsten Dunst, Jason Schwartzman, Rip Torn
Evocation de la vie de la reine d’origine autrichienne, épouse mal-aimée de Louis XVI, guillotinée en 1793.
Au sortir de l’adolescence, une jeune fille découvre un monde hostile et codifié, un univers frivole où chacun observe et juge l’autre sans aménité.
Mariée à un homme maladroit qui la délaisse, elle est rapidement lassée par les devoirs de représentation qu’on lui impose.
Elle s’évade dans l’ivresse de la fête et les plaisirs des sens pour réinventer un monde à elle.
Y a-t-il un prix à payer à chercher le bonheur que certains vous refusent ?

2 commentaires

  • MrHobbes samedi 29 octobre 2011 9 h 40 min

    Passionnant, comme d’habitude! Super rubrique, continuez!

  • Cours de cinéma samedi 29 octobre 2011 10 h 41 min

    Un article vraiment passionnant. De mon coté, pourtant, je n’ai pas vraiment accroché au film. Contrairement à Somewhere de la même réalisatrice, je trouve Marie Antoinette extrêmement superficiel…

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