Le précédent numéro de L’Histoire au Cinéma était consacré à la fin du régime hitlérien via le film La Chute. Aujourd’hui, nous vous proposons de faire un bond dans le passé puisque William et Robin ont consacré leur nouvel article didactique sur les faits historiques dans les films à l’Aigle de la Neuvième Légion, de Kevin McDonald.

D’un point de vue purement cinéma, le film était sympathique et intéressant, un petit peplum agréable comme on aimerait en voir plus souvent avec quelques jolies scènes. C’était aussi l’occasion pour les cinéphiles de voir un peu le jeu de Jamie Bell, très attendu dans les prochains mois puisqu’il a l’honneur d’incarner Tintin.

Mais revenons à l’histoire et à ce qui est avéré et à ce qui est fantasmé dans le film de Kevin McDonald. Comme d’habitude, vos commentaires sont les bienvenus.

 

 

 

L’aigle de la Neuvième Légion réalisé par Kevin McDonald est une adaptation au cinéma d’un roman de Rosemary Sutcliff publié en 1954. Le film relate l’histoire du jeune Marcus Flavius Aquila, nommé centurion sur l’Île de Bretagne, et qui décide de se lancer à la recherche de l’aigle perdu de la neuvième légion dans le but de laver sa famille de la honte engendrée par cette perte attribuée à son père. C’est en effet ce dernier qui était chargé, en tant que centurion, de mener une cohorte de la légion et de porter l’emblème.

Quand l’Histoire et la fiction se séparent.

Le contexte dans le lequel souhaite s’inscrire ce film est assez précis, même si le film ne prend pas particulièrement le temps de l’expliciter. Bien que les premiers contacts entre le monde Romain et l’Île de Bretagne remontent à l’époque de Jules César, la véritable conquête de ce territoire ne commence véritablement que sous l’Empereur Claude, en 43 après J.C., non seulement pour combattre le druidisme, religion qui aurait pu faire naitre dans la Gaule déjà conquise des rebellions, mais aussi et surtout pour favoriser les quelques commerçants romains qui s’y étaient déjà installés. La conquête, qui se heurte à des résistances locales très fortes, se poursuit sous les différents successeurs de Claude (Néron, Vespasien, Titus, Domitien)… On considère que la partie la plus essentielle de l’Île est soumise aux romains lorsque le général Agricola est invité à rentrer à Rome par Domitien en 84.
La construction du mur qui porte le nom de l’Empereur Hadrien en 122 et que l’on voit dans le film intervient bien plus tard en tant que fortification militaire face au Nord de l’Île particulièrement hostile à la présence romaine mais également dans un rôle commercial de taxes sur les produits.
Le film s’inspire en grande partie du flou historique entourant la disparition de la neuvième légion (Legio IX Hispana), dont les dernières traces connues datent du IIème siècle après Jésus Christ. En effet, celle-ci est considérée comme une des plus anciennes légions romaines même si les historiens ont du mal à déterminer avec exactitude à quel moment elle fut créée. Cette légion avait participé, entre autres, dès l’époque de Claude, à la conquête des territoires bretons. Quant à sa disparition, on en vient à des datations approximatives à travers des « traces » dans divers récits et autres éléments archéologiques témoignant du passage de la Neuvième. Les derniers éléments font état de la présence de la Legio IX Hispana à Nimègues (Pays-Bas aujourd’hui) en 121, même s’il est plus vraisemblable qu’elle disparut à l’instar de la Legio XXII Deiotariana à l’extrême Est de l’Empire. Ce flou historique sur une disparition curieuse permet donc d’alimenter les fictions historiques que cela soit sous forme de roman ou de film. De la même manière en 2010, dans le film Centurion, Neil Marshall fit passer la neuvième légion de l’autre côté du mur d’Hadrien, au sein de l’hostilité Picte, présentant une version fictive de la disparition des cohortes. Dans L’aigle de la neuvième légion, la disparition des combattants n’est pas au centre de l’action mais semble plutôt la motiver. C’est l’aigle porté par son père, symbole fort de la puissance romaine que Marcus Flavius Aquila s’engage à aller chercher aux côtés de son esclave Esca.
Il est pourtant peu probable que la Neuvième Légion soit passée au-delà du mur d’Hadrien pour se lancer dans la conquête du Nord de l’Île dans la mesure où une telle opération demandait des moyens considérables, sans doute trop aux yeux de Rome car on y trouvait peu de richesses et peu de terres cultivables. De plus, l’opposition des tribus y était plus que farouche. Le fait que des légionnaires aient pu survivre dans ces territoires violents comme le propose le film est une hypothèse encore plus farfelue que l’historien écartera d’emblée. Il s’agit là simplement d’offrir au spectateur une fin alléchante avec cette résurgence finale de la légion.

Opposition de deux cultures diamétralement opposées.

L’aigle de la Neuvième Légion propose, en particulier dans la deuxième partie du film, au fil des pérégrinations du héros Marcus Flavius Aquila, une opposition radicale entre les valeurs du monde romain et celles des tribus pictes qui peuplaient le Nord de L’Île de Bretagne. Entre défense de l’honneur familial d’un côté, et attachement à une certaine forme de tribalité et de nomadisme de l’autre, le contraste est saisissant. Le réalisateur joue de ces différences, quitte à tomber dans l’excès ou le cliché, pour différencier ces deux cultures.
Marcus Flavius Aquila cherche avant tout à sauver l’honneur de son nom, car son père, à la tête d’une cohorte de la Legio IX Hispana, a été massacré lui et 5000 hommes par les pictes, laissant aux mains de l’ennemi l’aigle doré, symbole de l’impérialisme romain et de ses conquêtes. Aux yeux de tout Rome, la présence de l’Empire au Nord de l’Ile est un fiasco, et les griefs de la défaite sont retombés sur la famille du jeune Centurion. Le film exploite à merveille l’importance de l’honneur familial pour un romain, surtout si celui-ci est de haute extraction. Plusieurs scènes, dont celle du repas avec les dignitaires romains, ou encore la toute dernière mettent en évidence l’emprise que la Haute Société de l’Empire exerce sur ses officiers. La défaite, et plus encore la perte de l’emblème aux mains de l’ennemi ternissent non seulement l’image de l’armée, mais également celle de Rome et son Empire tout entier. L’attachement des soldats à Rome est par ailleurs remarquable : on le voit sous les traits de Marcus Flavius Aquila, qui ne saurait vivre sans avoir réhabilité son nom et rendu service à sa cité. De fait, on enseigne aux légionnaires la haine de la honte et du déshonneur : il ne faut jamais quitter son poste, jamais abandonner, même face à un ennemi supérieur, et même préférer la mort en combattant que la vie en se résignant. On comprend désormais mieux pourquoi le héros du film a besoin, pour sa propre paix, de connaitre les circonstances de la mort de son père : s’est-il battu jusqu’au bout, ou s’est-il rendu à l’ennemi ?
En revanche, le film s’écarte souvent de la véracité historique dans la façon qu’il a de relater les relations maitre/esclave, dans la mesure où le rapport de domination qui devrait se voir n’est quasiment jamais respecté. Il n’est pas rare dans le film de voir l’esclave donner des ordres au maitre, parler sans sa permission, lui tenir tête… Cet écart n’est en soi pas gênant, et on le comprend aisément puisqu’il s’agit avant tout de faciliter la narration et de mettre en place un personnage torturé, Esca, pris en tenaille entre sa haine des Romains et sa dévotion pour son maitre qui lui a sauvé la vie.
Quant aux populations tribales, le film alterne le bon et le moins bon, mais même les mauvais choix nourrissent une perspective relativement cohérente. Il y a en premier lieu le respect d’un territoire divisé entre plusieurs peuplades qui ne forment donc pas un tout cohérent. Il est en revanche possible que face à l’envahisseur Romain, puissant et organisé, ces populations se soient coalisées comme on le suggère dans le film. Le fait que l’on attribue aux tribus du Nord une puissance et une férocité supérieures n’est pas dû au hasard : le froid aguerrit d’autant plus les combattants.
De fait, les connaissances sur les Pictes de cette époque, appelés restent encore aujourd’hui extrêmement limitées. La part d’interprétation du réalisateur était donc grande. Cependant, certains choix sont tout à fait contestables. Toutes les tribus semblent parler une seule et même langue, qui de fait, dans le film, s’approche du Gaélique. Tout d’abord, le Nord de la Bretagne étant largement parcellisé, comme nous l’avons souligné, en plusieurs tribus, l’unité linguistique proposée ici parait bien trop avancée pour l’époque. De plus, le Gaélique ne s’est répandu dans la région que deux siècles plus tard. Les véritables dialectes de ces tribus approchaient plus ou moins les langues celtiques, en accord avec les origines des peuplades. Ce choix s’explique par une résonnance du langage assez particulière qui fait penser en effet à la tradition écossaise. A ce titre, l’utilisation de la culture celtique dans le film, avec les carnyx (trompes verticales en bronze ornée de têtes sculptées) et autres danses et rites semblent plus judicieuses, même si elles ne peuvent être vérifiées historiquement à 100%. Il aurait été également intéressant de souligner que les Pictes avaient développé un système matriarcal, le pouvoir se transmettant par les femmes (et donc par les mariages avec celles-ci). Un film restant une œuvre courte et limitée, cette absence peut se comprendre.
On ne pourra pas reprocher à l’équipe du film de ne pas s’être documentée. La façon dont par exemple sont habillés et maquillés les Pictes dénote un travail de recherche conséquent. Les peintures et les tatouages qui ornent le corps des guerriers sont là pour nous rappeler que « picte » signifie avant tout « homme peint ». Bède le Vénérable ou encore Isodore de Séville relient en effet directement l’appellation « picte » à cette façon de peindre systématiquement le corps. Les spectateurs auront sans doute été surpris par la couleur bleue de certains des combattants Pictes. En fait, il s’agit d’une référence directe au témoignage de Jules César qui rapportait ainsi : « en vérité, tous les Bretons se teignent artificiellement avec ce qui produit une couleur bleue, de sorte qu’ils sont plus terribles d’aspect au combat ». Un détail qui visiblement n’a pas échappé au réalisateur, qui, dans cette reconstitution, a su éviter quelques pièges et a fait avec les connaissances dont il disposait.

L’aigle de la Neuvième Légion est un film assez honnête dans ses perspectives vis-à-vis de l’Histoire. L’Honneur à la romaine est assez bien mis à l’écran, fidèle à l’image de l’Empire, et se trouve être de plus un thème plaisant au public américain surtout, dans notre époque toujours à la recherche d’un exemple d’héroïsme, d’intégrité, d’orgueil. C’est donc sans surprise que le cinéma américain, et plus largement la société américaine trouve plusieurs points d’ancrage dans un monde Romain qui par certains aspects lui ressemble. Pour ce film comme pour d’autres, le rapprochement, sans doute excessif, a été fait avec les guerres au Moyen-Orient. Nous préférons pour notre part y voir un film somme toute assez classique dans sa construction, qui s’inscrit dans le renouveau du péplum, et qui allie assez justement spectacle et reconstitution historique convenable.

 

Pour aller plus loin…

Les sources sur les peuplades de l’Île de Bretagne ne sont pas les plus nombreuses, ni les plus riches. Pour autant, la référence incontournable reste L’Histoire ecclésiastique du peuple anglais de Bède le Vénérable. On trouve également chez Isidore de Séville des récits évoquant ces différentes tribus. Ces auteurs sont très anciens (VIIème siècle), mais on trouve des travaux d’auteurs contemporains plutôt instructifs, comme celui de Michel Duchein, Histoire de l’Ecosse.
Quant à Rome, les ouvrages ne manquent pas. Vie des Douze Césars de Suétone reste une référence absolue sur les débuts de l’Empire, pour son intérêt historique mais aussi littéraire. Sinon, l’historien Paul Petit a réalisé une Histoire générale de l’Empire Romain très complète.

 

L’Aigle de la Neuvième Légion – Sortie le 4 mai 2011
Réalisé par Kevin Macdonald
Avec Channing Tatum, Jamie Bell, Denis O’Hare
En 140 après J.-C., l’Empire romain s’étend jusqu’à l’actuelle Angleterre. Marcus Aquila, un jeune centurion, est bien décidé à restaurer l’honneur de son père, disparu mystérieusement vingt ans plus tôt avec la Neuvième Légion qu’il commandait dans le nord de l’île. On ne retrouva rien, ni des 5000 hommes, ni de leur emblème, un Aigle d’or.
Après ce drame, l’empereur Hadrien ordonna la construction d’un mur pour séparer le nord, aux mains de tribus insoumises, du reste du territoire. Pour les Romains, le mur d’Hadrien devint une frontière, l’extrême limite du monde connu.
Apprenant par une rumeur que l’Aigle d’or aurait été vu dans un temple tribal des terres du nord, Marcus décide de s’y rendre avec Esca, son esclave. Mais au-delà du mur d’Hadrien, dans les contrées inconnues et sauvages, difficile de savoir qui est à la merci de l’autre, et de révélations en découvertes, Marcus va devoir affronter les plus redoutables dangers pour avoir une chance de trouver la vérité…

1 commentaire

  • Kdace mercredi 29 juin 2011 12 h 23 min

    Très intéressant comme d’habitude :)

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