Critique : Star Trek Sans Limites

Il a vu les 726 épisodes de la saga et tous les films. Il en a d’ailleurs fait un Gros Dossier pour CloneWeb. Il nous semblait tout naturel de confier les rennes de ce papier à Arkaron.

Pour ce troisième volet, la franchise arrive dans les mains de Simon Pegg et Doung Jung au scénario et de Justin Lin à la réalisation. Mais que faut-il en retenir ?

 

LA CRITIQUE

Après deux volets atrocement post—11 septembre, aux intrigues sans queue ni tête et aux antagonistes vengeresques manichéens, le reboot de la franchise Star Trek se trouvait dans une impasse. Les 50 ans de la saga approchant, il fallait trouver le moyen de célébrer l’événement en essayant de repartir sur des fondations moins bancales que celles proposées par la fin de Into Darkness, plongée dans un militarisme et un super-héroïsme individualiste phagocytants. J.J. Abrams s’en est donc allé dans une galaxie lointaine, tandis que Roberto Orci, l’un des responsables ayant commis les deux scénarios précédents, est finalement écarté du poste de réalisateur qu’il convoitait. Place à Simon Pegg et son ami, le relativement méconnu Doug Jung, qui reprennent les rennes scénaristiques de l’Entreprise promettant de revenir à l’essence de la série d’origine, tandis que Justin Lin, connu pour avoir fait passer Fast & Furious des égouts cinématographiques au blockbuster rigolo, s’installe derrière la caméra. Pari gagné ?

Les 15 premières minutes du film sont parfaitement maîtrisées. Dans la courte introduction, le capitaine Kirk (Pine, plus mature, plus réservé, moins agaçant) se retrouve face à une race extra-terrestre à laquelle il présente un cadeau dans l’espoir de former une alliance. Ce présent est une relique alien autrefois employée comme arme. Malgré l’argument de Kirk, selon lequel celle-ci se fait symbole de paix, les extra-terrestres refusent l’offre, posant moult questions sur l’origine de l’arme, et engrangeant une situation amusante. La scène s’offre ainsi le luxe de donner une leçon aux deux incompétents ayant écrit le début complètement insensé de Into Darkness.

Suite à cela, le script se permet enfin, après une paire de films effrayés par les baisses de rythme, de s’arrêter. L’Enterprise, son équipage, et les personnages principaux vivent enfin. Kirk partage ses frustrations, ses doutes, sa lassitude envers sa mission exploratrice de cinq ans, bref, il devient un humain auquel on peut s’identifier. On apprend donc que lui et Spock (Quinto, à l’interprétation correcte) commencent à réfléchir, chacun de leur côté, à changer de vie. Pegg et Jung réutilisent ici habilement un trait de caractère grossier du premier volet, à savoir ses raisons, ou plutôt son manque total de raisons, pour rejoindre Starfleet, afin d’en faire un avantage définissant le personnage.

Ce premier acte est d’autant plus plaisant qu’il s’accorde assez de temps pour permettre de reformer des liens interpersonnels qui semblaient avoir totalement disparu. Ainsi, Kirk et son ami le docteur McCoy (un Karl Urban toujours au sommet dans son hommage à feu Deforest Kelly) partagent un verre de whisky ensemble, échangeant quelques remarques sur leur parcours. Certains se rappelleront inexorablement les échanges déjà présents dans les anciens films, et même si Kirk y était alors plus âgé, la problématique fonctionne malgré tout dans cette nouvelle ligne temporelle grâce au climat d’incertitude et d’indécision installé par les scénaristes.

Après la découverte de Yorktown, une immense station spatiale au superbe design matérialisant l’idéal d’exploration trekkien, l’intrigue démarre, raccrochant la scène de début au cœur du film à travers la fameuse arme que Kirk voulait offrir, et à propos de laquelle les extra-terrestres posaient finalement les bonnes questions. Certes, l’artefact concerné fait office de McGuffin permettant à l’histoire de démarrer, de manière un peu trop similaire à l’infâme « matière rouge » employée à tord et à travers dans le premier film d’Abrams. Au moins cet objet, vestige d’une civilisation disparue, ne sert pas ici à justifier un non-sens cosmique de la taille d’un trou noir soi-disant salvateur.

Une fois l’intrigue lancée, le rythme reste relativement uniforme, transformant le quotidien de nos héros en survival entrelacé de réflexions portant (enfin !) sur la trajectoire de l’humanité. Krall, l’antagoniste interprété par Idris Elba (trop maquillé pour vraiment marquer les esprits), se présente comme une subversion intéressante du stéréotype vengeresque car ses motivations et son histoire personnelle se révèlent étendre la portée thématique du problème bien plus loin que Nero et John Harrison ne l’ont jamais fait. Car s’il est poussé par sa vendetta, celle-ci se fait bien plus idéologique que strictement personnelle.

Star Trek était une série qui se basait sur ses idées. Celles-ci pouvaient être bonnes ou mauvaises, il n’en demeure pas moins qu’elles se faisaient le moteur des histoires. On a pu lire ci et là que ce troisième volet manquait d’enjeux, or il contient les enjeux les plus importants du reboot. Alors que Kurtzman et Orci s’étaient contentés de recycler une multitude de poncifs science-fictionnels sans jamais proposer de problématique tentant d’élever leurs histoires à autre chose que des assemblages de scènes d’action sans impact émotionnel et encore moins notionnel, Pegg et Jung invitent donc le spectateur à considérer trois choses avant tout.

La première, qui s’inscrit dans l’héritage trekkien humaniste, veut opposer l’individualisme absolu de Krall à l’individualisme relatif de la Fédération. Le thème aurait pu être casse-gueule, tombant très vite dans le sermon poussif. Heureusement, le film nuance sa position, affirmant que seule la bonne union fait la force. Pas l’union militaire (appartenant au passé) ni l’union financière (l’argent n’existe plus), mais celle qui efface les différents sans toucher aux cultures, celle qui offre aux humains la promesse de l’infini. Il s’agit certes d’une utopie irréalisable, mais s’il y a bien une franchise qui peut (doit?) encore se permettre une telle vision, il s’agit de Star Trek. Cette problématique est intimement liée à la seconde, à savoir les limites de la frontière et de l’exploration. En situant l’action entre Yorktown, la base spatiale la plus avancée technologiquement et astronomiquement, et une planète littéralement inconnue, le film pose la question de notre portée, de nos capacités à regarder vers l’horizon, et des menaces (intérieures comme extérieures) qui rendent cette entreprise périlleuse. Krall affirme dans la bande-annonce que « c’est ici que la frontière se dresse », or celle-ci « pushes back » en anglais. Elle se rebiffe, elle repousse les tentatives de défrichement de l’homme pour lui rappeler que dans l’infini, il n’y a rien de plus simple que de se perdre soi-même. Le questionnement semble fonctionner pour la franchise elle-même. Si ST09 avait relancé la saga avec énergie et non-sens, Into Darkness se cherchait, ne sachant même plus où aller à part droit dans le mur. Le troisième volet aborde le sujet et tente même d’y répondre, oubliant les querelles terrestres et les complots militaires pour regarder à nouveau vers le futur. C’était, on l’espère, le dernier retour du passé, qui constitue l’ultime grand axe réflectif du film, opposant l’esprit des soldats d’autrefois à celui des explorateurs de demain. L’écran est rempli d’oxymores technologiques : l’Enterprise et une relique de la Fédération, les vaisseaux en ruche futuristes de Krall et la vieille motocross de Kirk, etc. La tension entre passé et futur est omniprésente, jusque dans l’affrontement final entre deux esprits aux idéologies incompatibles.

L’esprit de la franchise est-il donc au rendez-vous ? Celui qui existait en 1966 ne saurait plus être identique aujourd’hui. Star Trek Sans Limites parvient à combiner les impératifs du blockbuster contemporain aux possibilités notionnelles de l’univers trekkien. Il ne s’agit pas d’un film atmosphérique et philosophique comme a pu l’être The Motion Picture en 1979, mais il se rapproche bien plus de la dynamique originelle que ses prédécesseurs. Qu’il s’agisse des relations entre personnages, notamment le badinage entre Spock et McCoy, ou même de la solution à un des défis que doit surmonter l’équipage (la manière dont ils font tourner une bataille à leur avantage pourrait sembler ringarde à l’œil qui n’a jamais regardé la série d’origine), le nouveau film s’emploie à respecter son héritage tout en allant de l’avant.

Tout n’est bien sûr pas parfait. Simon Pegg, en dehors de quelques situations improbables dont on aurait pu se passer et d’une ou deux questions laissées en suspens, commet de minuscules imprécisions d’écriture que les fans de longue date repéreront, au même titre que les clins d’œil relativement discrets à de multiples références trekkiennes ou non (et il y en a pas mal). Surtout, Justin Lin s’impose comme le problème principal du film. Si sa mise en scène se fait banale au début et lors de quelques rares scènes éparses (surtout dans l’espace), le cinéaste ne peut pas s’empêcher de faire pivoter sa caméra sur elle-même sans aucune raison pendant la majeure partie du film. En résulte une narration pénible, qui tente d’être fluide mais qui n’a pas compris qu’un mouvement de caméra devait avoir un sens pour être utilisé. C’est sans parler des combats rapprochés tournés caméra à l’épaule, totalement illisibles. Peut-être voulait-il compenser le manque de lens flares. Les personnages sont pour la plupart bien écrits, mais Sulu, Chekov et Uhura sont délégués à des rôles de figuration, ce qui est un peu dommage, la répartition du temps entre les autres étant efficace.

Techniquement parlant, le film bénéficie d’une cinématographie aussi lisse que les précédents, et souffre même d’au moins un plan horriblement mauvais (attention à la motocross en images de synthèse pas terminées). Côté musique, Michael Giacchino assure comme à son habitude, et se permet même d’invoquer John Williams avec quelques envolées orchestrales survitaminées toujours mélodiques, ravivant l’esprit des films d’aventure d’antan, ainsi qu’avec une utilisation terrassante des chœurs. Il excelle tout autant lorsqu’il s’agit d’adopter un ton plus mélancolique, et les thèmes trekkiens demeurent bien sûr présents, se développant progressivement à partir d’embryons musicaux distincts, évoluant comme une extension organique de ces derniers, plus majestueuse que jamais.

Lorsque Kirk se demande où le mène sa mission, lorsque McCoy rappelle que le capitaine ne célèbre pas ses anniversaires, lorsque Krall infuse au cœur du récit les questions essentielles sur notre place dans l’univers, le film joue sur deux niveaux : il explore certes ses personnages, mais c’est surtout le statut de la saga elle-même qui est mis en jeu. Comment célébrer 50 ans de Star Trek, où aller ensuite, et quelle place pour la franchise aujourd’hui ? Alors, Star Trek Sans Limites est-il une réussite ? Si Justin Lin se révèle faire un travail médiocre, les scénaristes parviennent à concilier obligations du studio et tentatives d’approfondissement avec assez de succès pour raviver la foi en cette franchise qui ne se ressemblait plus du tout. Et ça, ça fait plaisir. On laisse enfin la Terre derrière nous. Pourra-t-on de nouveau reculer l’impossible ? Avec une nouvelle série en préparation, tout est désormais envisageable…

Star Trek Sans Limites, de Justin Lin – Sortie le 17 août 2016



3 commentaires pour “Critique : Star Trek Sans Limites”

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