Rencontre : Mark Millar à Paris

Faut-il présenter Mark Millar ? Scénariste écossais, il a participé au début des années 2000 à la création de l’univers Ultimate chez Marvel en écrivant Ultimate X-Men ainsi que The Ultimates, reboot des Avengers. On lui doit aussi les histoires de Wolverine Old Man Logan, de Kick Ass, de Kingsman et de Civil War pour ne citer qu’eux.

Il était de passage à Paris au cinéma Les Fauvettes, en point d’orgue d’une rétrospective consacrée aux super-héros Marvel. Et il a donné une masterclass devant un public conquis, animée par notre camarade le réalisateur des docus Marvel Renaissance et Marvel Universe Philippe Guedj. Nous étions dans la salle.

 

Suicide Squad

Il fallait commencer sur une question d’actualité d’autant que Mark Millar, très présent sur le réseau social, a utilisé Twitter pour évoquer Suicide Squad.

« Après les très mauvaises critiques, j’y suis allé avec très peu d’attente. Et j’avais raison. » Mark Millar précise qu’il aime les comics au cinéma. Il possède la cape de Christopher Reeves pour Superman dans son bureau ainsi que les chats empaillés qu’on peut voir dans le film. Il ajoute : « Jamais un titre de film n’a aussi bien reflété l’état d’esprit des spectateurs après la projection. Je pense que le film manque d’une vraie touche d’humour. Et puis, chez Marvel, je peux emmener mes enfants voir le film. J’aimerais pouvoir faire pareil devant un Superman, un Batman ou le prochain Wonder Woman sans qu’ils aient besoin d’une psychothérapie ensuite. »

Philippe Guedj a ensuite demandé à Mark pourquoi les films DC/Warner ne fonctionnaient artistiquement pas, contrairement à ce que fait Marvel Studios. Le scénariste explique : « On vit une époque intéressante, où les fans attendent le meilleur, ce qui est formidable pour les studios puisque le public est là, prêt à répondre positivement aux films. La qualité doit donc toujours être au rendez-vous. » Il complète en disant que ce n’est pas toujours le cas, même chez Marvel qui a produit de très bons films en treize ans mais dont certains récents étaient plus faibles. « Voir un film coute cher, donc il faut que la qualité soit là. Surtout en France où vous payez tant d’impôts. »

 

Les films de super-héros récents

« Les seize dernières années ont été merveilleuses pour ceux qui aiment les films de super-héros et qui ont grandi dans les années 80. A l’époque, j’ai vu Superman IV quatre fois parce qu’il n’y avait rien d’autre, comme un homme mourant dans le désert qui découvre un point d’eau. Ces seize dernières années, on a eu je crois 70 films adaptés de bandes dessinées et il y a eu beaucoup de films formidables. Il faut que la qualité soit maintenue. » Mark Millar compare la situation aux années 90 dans l’univers des comics. Les ventes étaient florissantes et la qualité a baissé parce que les auteurs ont levé le pied et les gens achetaient de toutes façons. « Il faut maintenant espérer que ça soit aussi le cas dans le cinéma, que les producteurs ne fassent pas qu’attendre l’argent mais qu’ils continuent à faire de la qualité. C’est d’autant plus important que ces dernières années, on a eu plus de mauvais films de super héros que de bons. » Il précise : « 2014 a été une année formidable avec les Gardiens de la Galaxie, Captain America Le Soldat de l’Hiver et X-Men Days of Future Past. Je veux qu’on maintienne ce niveau de qualité. » Millar a également précisé qu’il attendait de pied ferme Doctor Strange parce qu’il aime le travail de Scott Derrickson tout en sachant que c’est une adaptation difficile à faire mais aussi Wonder Woman « pour que mes filles puissent aller voir une super-héroïne. »

 

La science fiction

Mark Millar a écrit pas mal de science fiction, comme Starlight. Est-ce qu’il voit le genre comme pouvant supplanter les super-héros au cinéma dans les prochaines années ? Le scénariste répond : « Star Wars a révolutionné le cinéma en 1977. Mais en fait non. Rien d’équivalent n’est apparu après. Coté super-héros, on a eu les premiers X-Men, Spider-Man et Hulk puis seize ans de super-héros. Star Wars, lui, est vu comme ayant changé le cinéma mais c’est en fait un produit unique puisque de la science-fiction qui s’adresse à tous. Tout le monde voulait être le prochain George Lucas et le seul qui s’en est approché est Ridley Scott. Les autres ont fait de la science-fiction plus adulte, Terminator, Aliens, Predator, mais personne n’a fait du Star Wars. Star Wars a changé ma vie et j’aimerais produire quelque chose d’équivalent. » Est-ce que dans ce sens le comic Empress pourrait être adapté ? Millar explique qu’il se rend une fois par an à Hollywood pour rencontrer les studios et il plaisante en précisant qu’après quelques bières, tous les grands pontes d’Hollywood ont dit oui [Empress sera porté à l’écran par F. Scott Frazier au scénario et le producteur de Blanche Neige et le Chasseur Joe Roth, NDLR].

 

La découverte des comics et Alan Moore

Millar est entré dans le monde des comics grâce à ses grands frères, qui lui achetaient des exemplaires pour les lire ensuite eux-même. Il a su qu’il allait faire du « comic comme un petit garçon sait qu’il va être prêtre, comme une vocation. » A treize ans, il rencontre Alan Moore. Il raconte : « c’était à une dédicace en Ecosse, il n’était pas encore célèbre. On a parlé pendant une heure sur un banc, il m’a expliqué ses plans pour les années à venir. C’est ce que j’ai vécu de plus excitant dans ma vie parce que j’ai compris que c’était son métier. » Le déclic est là. Il ajoute : « je n’avais alors pas assez d’argent pour acheter ce qui venait de sortir, Swamp Thing #26. Il m’a donné l’argent et j’ai toujours le comic sur mon bureau. »
L’autre influence de Millar est Frank Miller. Son Daredevil a été « un coup de poing dans la figure » pour l’auteur qui explique qu’ado il attendait fébrilement les parutions de ses deux auteurs fétiches.

 

La violence de ses œuvres

Est-ce que certaines BDs de Mark Millar sont violentes par goût de l’auteur ou est-ce une forme d’exutoire pour le scénariste ? On pense évidemment à la violence de Kick Ass mais aussi à Old Man Logan. Millar explique que ça vient du fait qu’il soit catholique. Il précise : « beaucoup de catholiques font des choses violentes, comme Quentin Tarantino, Martin Scorsese ou Mel Gibson. Les protestants voient une croix vide, les catholiques voient un homme crucifié et couvert de sang quand ils rentrent dans les églises. Ca m’a traumatisé pendant mon enfance. » C’est d’autant plus le cas que dans son église, il pouvait voir une statue d’un soldat romain tenant le visage arraché de Saint Barthélemy dans ses mains.

 

Marvel Ultimate

Mark Millar explique le principe : les ventes de comics se sont effondrées en 2001. Marvel a donc décidé de repartir à zéro avec des personnages comme Spider-Man et les X-Men pour attirer un nouveau public, pas forcément lecteur et qui ne voulait pas avoir à lire tout l’historique de publication. « C’était une décision importante puisque jusque là Marvel n’avait qu’une seule continuité. » Il précise : « ils m’ont demandé de faire X-Men et ça a bien marché. Ils m’ont demandé ce que je voulais faire ensuite et j’ai demandé les Avengers. Les ventes se portaient bien. Mais Marvel n’a pas voulu, parce que personne ne s’y intéressait. » Millar a du insister pour que l’éditeur lui fasse confiance. « Marvel ne voulait pas que ma version s’appelle Avengers, parce que le comic ne se vendait pas, que la marque n’était pas sexy. On les a donc appelé les Ultimates. »

La BD Ultimates a une approche très cinématographique, qui a beaucoup inspiré Marvel Studios. Mais Mark Millar explique qu’il n’était pas prévu à l’époque de faire des films, juste des comics. C’est d’autant plus le cas qu’à l’époque de la parution, les ventes étaient basses. Ils avaient alors une liberté leur permettant par exemple d’imaginer Samuel L. Jackson en Nick Fury…

Les Avengers version Ultimates sont des personnages ingérables. Hulk tue des gens, Thor est dépressif, Ant-Man bat sa femme. Est-ce que Marvel a accepté ça sans sourciller ? Millar développe : « le bon coté d’une société qui est à bout, c’est qu’on peut lui faire accepter n’importe quoi. Quand on travaille avec une société qui va bien, comme Marvel version Disney ou DC avec Warner, ce n’est pas si facile. »

 

Civil War

Philippe Guedj a demandé à Mark Millar d’évoquer le fait qu’il insert ses super-héros dans le réel, dans la géo-politique actuelle, comme c’est le cas notamment dans Civil War. « C’est Alan Moore qui a commencé dans les années 80 à se demander quelle est la place des super héros dans le monde réel. Puis il a écrit des choses plus nostalgiques. La carrière artistique est une courbe, où on tente d’aller au bout des choses pour ensuite se rappeler ce qu’on aimait au départ et y revenir. Je me sens un peu comme ça : j’aime faire des choses politiques, comme avec Jupiter Legacy, mais aussi revenir aux sensations que j’avais étant jeune. »

Mark Millar ajoute : « la pop culture traite toujours du monde qui nous entoure, surtout les super héros et la science-fiction. La science-fiction traite du présent à travers le prisme de ce que ça pourrait donner, c’est la même chose avec les super héros. Quand j’ai commencé à écrire, George Bush a commencé la guerre au Moyen Orient et on se doutait que les guerres allaient s’enchainer. J’ai voulu écrire là-dessus. Les Ultimates sont une allégorie de l’impérialisme américain. Civil War est une réponse à l’Amérique divisée que j’ai vu alors en voyageant à New York. »
« Pour ceux qui ne connaissent pas, Civil War est un affrontement, une guerre idéologique entre Captain America qui ne veut pas appartenir à un gouvernement et Iron Man qui est pour une législation. Ca vient d’un projet que j’ai eu qui s’appelait X-Men Civil War. Dans cette histoire, le professeur Xavier est mort, tué par des humains normaux. Il y a alors un schisme au sein des X-Men entre Wolverine, qui veut continuer l’œuvre du professeur, et Cyclope qui veut s’en prendre au monde. J’ai transposé cette histoire pour en faire le Civil War que vous connaissez. »



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