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Critique : The Master


Bonne année 2013 à tous et tous nos voeux.

On commence par un film très attendu : The Master, célèbrant le retour de Paul Thomas Anderson cinq ans après There Will be Blood et celui de Joaquin Phoenix quatre ans après Two Lovers et son faux départ de sa carrière d’acteur.

Les deux se sont retrouvés autour d’une histoire de secte. Voici la première critique de l’année 2013.

 

 

Paul Thomas Anderson, qui pour beaucoup est le cinéaste le plus talentueux de sa génération, nous avait laissé avec There Will Be Blood, drame sur fond de grande fresque de la conquête du pétrole, une impression de brio, de maestria, de parfaite symbiose entre récit et réalisation, bref… Ce qui fait l’essence d’un chef-d’œuvre. Et comme Paul Thomas Anderson est à la fois patient et minutieux, il lui aura fallu attendre cinq ans pour créer son sixième film, The Master, après Hard Eight, Boogie Nights, Magnolia, Punch Drunk Love, et There Will Be Blood.

Tourné en 70mm, et avec en têtes d’affiche deux des acteurs les plus impressionnants et primés d’Hollywood, Joaquin Phoenix et Philip Seymour Hoffman, The Master était attendu comme le Loup blanc. D’autant plus que l’environnement de son récit, la construction d’une faction spirituelle alternative (une secte, en gros), après la Seconde Guerre Mondiale, avait de quoi intriguer mais aussi polémiquer : le film ne serait pas du tout du goût de la Scientologie. Mais pris en dehors de ces considérations, que vaut vraiment The Master ? Le film, et c’est un sentiment partagé par beaucoup, laisse le spectateur dans une profonde perplexité : si la Beauté de l’œuvre est indéniablement là, son sens reste quant à lui opaque : quels sont les enjeux? Pourquoi cette relation si fusionnelle ?

Disons-le tout de suite : techniquement, The Master est un ovni. Visuellement, vous ne verrez pas d’autres films cette année qui auront le même cachet, la même classe, la même puissance évocatrice que ce film. A ce propos, le format 70mm n’a rien d’un accessoire crâneur pour réal imbu de sa personne : il y a un véritable plus pour la profondeur de champ, la netteté des expressions, l’accentuation de tous les détails qui construisent un plan. La société Panavision, spécialisée dans le 70mm depuis belle lurette a assisté Paul Thomas Anderson dans ce travail ambitieux que l’on ne peut que saluer : The Master se place sans difficulté au top des plus beaux films de ces dernières années. Les dix premières minutes sont un amour d’évocation d’une esthétique très fin 40’s début 50’s : les soldats américains sur les plages japonaises, le début des grands centres commerciaux et d’une formidable croissance, les vieux appareils photos, la bourgeoisie en quête de surnaturel… Chaque plan créé par Paul Thomas Anderson est un tableau où tous les éléments font sens les uns par rapport aux autres : une recherche du charme désuet de l’époque, l’art de la suggestion pour faire comprendre au spectateur le propre d’une époque, sa folie, sa grandeur, son côté ridicule, aussi. Il faut dire que la réalisation ne s’est pas entourée de manchots : un directeur de la photographie, Mihai Malaimare Jr, connu pour avoir travaillé sur trois Coppola (L’Homme sans Âge, Tetro, Twixt), un chef décorateur, Jack Fisk, qui collabore régulièrement avec Terence Malick (La Ligne Rouge, The Tree of Life) et David Lynch (Mulholland Drive)… Excusez du peu. L’ensemble visuel est d’une très grande cohérence tout le long du film, bien aidé par la virtuosité de Paul Thomas Anderson du côté de la réalisation.

Pour rester sur le thème de l’apparat du film, un bémol tout de même : dans cette ambiance très propre et brillante la musique perturbe quelque peu, de mon point de vue, l’ensemble. Il ne s’agit pas ici de dire qu’elle est mauvaise… Au contraire, Jonny Greenwood, de Radiohead, a composé une bande originale très éclectique où se mélangent morceaux « classiques », orchestrés qui sont habituels dans des films d’époque, mais aussi des passages entre le Jazz et le traditionnel, et enfin des intonations plus « industrielles » et stridentes, comme on en retrouve dans There Will Be Blood. C’est plutôt sur l’utilisation de cette musique que l’on peut rester plus sceptique… Elle est en effet assez forte et surtout omniprésente, dans les temps forts comme dans les temps faibles. Cela a pour effet d’aplatir l’intrigue, de la rendre beaucoup plus monotone.

Justement, parlons de l’intrigue. C’est précisément sur le scénario que The Master souffre de la comparaison avec son prédécesseur, There Will Be Blood. Ce dernier explorait les tréfonds de la solitude humaine, avec ce personnage campé par Daniel Day Lewis, mais s’employait déjà à mettre en place une dualité, une rivalité, une lutte de pouvoir entre le matériel et le spirituel. The Master renforce cette thématique de la dualité en la plaçant au cœur de l’œuvre. On est clairement devant un film d’acteurs, pensé pour des acteurs talentueux capables de porter des dialogues et des situations lourds de sens. Et du talent, avec Philip Seymour Hoffman, et Joaquin Phoenix, il y en a à revendre. Beaucoup leur reprocheront d’être dans une forme de surjeu, surtout pour le second cité, mais il faut préciser pour leur défense que l’emphase, et le grotesque par moments composent les films de Paul Thomas Anderson. Cela se manifeste par d’intenses séquences de dialogues en face à face, ou chacun utilise ses rictus, ses mimiques, ses intonations pour donner de l’épaisseur à son personnage. Le côté « jeu d’acteur » est très poussé dans le film, peut-être trop puisque on ne peut s’empêcher de penser à la quête de l’Oscar, mais il est tout de même assez jouissif de voir des comédiens disposer avec habileté d’autant de registres de jeu.

Cependant, à la fin de la séance, il reste comme un goût d’inachevé, car il ne se passe tout simplement pas grand-chose pendant 2h17. Les trajectoires des deux personnages restent extrêmement linéaires, alors qu’on attendait plutôt un jeu d’influences et de changements du fait de leur contact permanent, de leurs échanges. Surtout, dans la sphère sectaire, la question de l’emprise mentale n’apparait que très peu, hormis dans une séquence de diner mondain, où Lancaster Dodd, le gourou, est pris à parti par un invité très sceptique de ses méthodes. De plus, le personnage de Joaquin Phoenix est mal conçu, et pose problème tout le long du film : c’est soit un imbécile, soit un névrosé, et sans doute d’ailleurs les deux… Autrement dit il ne correspond pas au profil annoncé du vétéran déconnecté de la société à la recherche d’un surmoi spirituel… C’est juste un abruti qui cherche à s’imbiber en permanence. Partant de ce constat, on comprend mal l’obsession que nourrit Lancaster Dodd à son égard, son besoin de l’avoir à ses côtés. Qu’il soit son cobaye, c’est tout à fait envisageable, mais en faire son fils spirituel, c’est très peu crédible. D’ailleurs les personnages qui gravitent (et malheureusement en perdition dans le film, comme Amy Adams) autour du duo semblent se poser la même question.

Ainsi, en dépit d’une esthétique irréprochable, The Master, par manque de souffle et d’enjeux, ne reproduit pas le raz-de-marée émotionnel généré par There Will Be Blood. Paul Thomas Anderson reste tout de même un réalisateur brillantissime, en marge de son époque, à la recherche d’inspirations passées, mais toujours capables des mêmes fulgurances et traits de génie.

 

The Master – Sortie le 9 janvier 2013
Réalisé par Paul Thomas Anderson
Avec Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman et Amy Adams
Freddie, un vétéran, revient en Californie après s’être battu dans le Pacifique. Alcoolique, il distille sa propre gnôle et contient difficilement la violence qu’il a en lui… Quand Freddie rencontre Lancaster Dodd – « le Maître », charismatique meneur d’un mouvement nommé la Cause, il tombe rapidement sous sa coupe…

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1 commentaire pour “Critique : The Master”

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