Critique : Risk

Ce dimanche, le Festival couronnait surtout Ken Loach pour son Moi Daniel Blake (voir notre critique), faisant du réalisateur du Vent se Lève à être un des rares à avoir eu deux Palmes d’Or.

De notre coté, il reste quelques films là-bas à évoquer. L’un d’eux s’appelle Risk est un documentaire consacré à Julian Assange et WikiLeaks

 

LA CRITIQUE

Avant qu’Oliver Stone ne s’empare par la fiction de l’histoire rocambolesque d’Edward Snowden, analyste américain ayant révélé que la NSA espionnait le monde entier, la documentariste Laura Poitras était, elle, au cœur de l’action. Alors que Snowden s’était réfugié à Hong Kong lors de ses premières révélations publiques, la réalisatrice avait rapporté ces quelques jours dans son film Citizen Four, sorti l’an dernier dans nos salles. Cette année, Laura Poitras poursuit son travail d’investigation sur les véritables pouvoirs dont jouissent (illégalement) les États-Unis avec Risk, cette fois centré sur le personnage de Julian Assange et son site Wiki Leaks.

Pour rappel, Wiki Leaks est le site Internet qui avait diffusé une somme de documents militaires et diplomatiques américains, censés restés secrets. Ces révélations entrainèrent une réponse immédiate de la part des États-Unis qui, à l’image de Snowden, déclarèrent Assange comme un ennemi prioritaire à abattre.

À la différence de Citizen Four, Risk est un film plus politique. Si Edward Snowden a commis sciemment un acte répréhensible aux yeux du pays qui l’a vu naître, grandir et travailler, le cas de l’Australien Julian Assange est plus complexe et retors. La scène d’ouverture nous l’illustre parfaitement. La caméra de Poitras se retrouve autour d’un téléphone avec Assange et sa collègue Sarah Harrison. Presqu’une provocation, Assange contacte les services de renseignements américains de la mise en ligne prochaine des fameux documents sensibles. Sa première requête sera ignorée comme n’importe quel appel d’une personne déséquilibrée. L’ultimatum dépassé, ce contact le rappellera et tentera d’extirper de la bouche du patron du représentant de Wiki Leaks les mots qui le mettraient légalement dans la case passible de prison pour espionnage.

Risk explore cette question de rhétorique, sur ce qui distingue l’espion du lanceur d’alerte. Ce nouveau documentaire de Laura Poitras est en cela complémentaire de son précédent. La phase technologique est dépassée, rapidement reléguée au second plan en introduction avec les liens de connivence évidente entre les grands groupes de communications américains et le gouvernement de l’époque lors de la révolution en Égypte. Désormais considéré comme une menace pour avoir collaboré à la révélation de documents confidentiels, Julian Assange se voit également pris pour cible. Le processus est néanmoins plus pernicieux que pour Edward Snowden.

La traque de Julian Assange dépeinte dans Risk repose essentiellement sur l’association des différents gouvernements internationaux aux exigences américaines. Ne pouvant être officiellement décrété comme un espion, une affaire d’agression sexuelle d’Assange sur deux femmes en Suède fait surface, exigeant que celui-ci se présente au tribunal dans ce pays afin de répondre devant un juge. Or, s’il accepte de se rendre en Suède, Assange s’expose à une extradition vers les États-Unis où il pourrait disparaître sans laisser de trace. Filmant de l’intérieur les événements, Laura Poitras ne porte pas véritablement d’intérêt à la mise en cause judiciaire. Les plaintes ayant été retirées depuis, la procédure pénale est (étonnamment) toujours d’actualité. Le documentaire est d’office partial envers l’action d’Assange et de Wiki Leaks. C’est ainsi qu’on le retrouvera réfugié à l’intérieur de l’ambassade de l’Équateur de Londres, dont il n’a pu sortir… depuis quatre années déjà.

Pourtant, aucune mise en examen ou sentence ne lui a été adressé. Rien ne l’accuse officiellement. Julian Assange est victime de son statut de lanceur d’alerte, prisonnier du seul lieu pouvant le protéger des États-Unis. Un exil forcé que ses collaborateurs subissent également. Une politique de l’intimidation, organisée par le gouvernement américain, qui n’hésite pas à harceler les familles et leurs proches. Plusieurs sont à Wiki Leaks à ne pas être rentrés aux États-Unis par cette peur de ce qui les attend. La réalisatrice Laura Poitras subit également cette situation infamante depuis trois ans. Malgré l’ère Obama qui promettait de légiférer sur les lanceurs d’alerte, le pays de la liberté est encore loin de ses promesses de campagnes. Et l’élection présidentielle qui s’annonce ne propose que des mauvais choix pour Assange.

La mondialisation n’aura eu d’effet que d’étendre la puissance américaine à travers le monde et le 11 septembre 2001 à renforcer la paranoïa de cette dernière. Avec des nouveaux textes restreignant les libertés individuelles et favorisant l’espionnage de masse, les États-Unis ont replongé dans une nouvelle vague de Maccartysme. Cette fois, la chasse aux sorcières communistes a laissé la place à une psychose de l’ennemi de l’intérieur. La vérité sur des pratiques contestables est considérée comme arme de destruction massive dont il faut neutraliser les détenteurs. Ainsi, au moindre faux pas (que vous en soyez conscient ou non), vous êtes décrété comme “anti-américain”. Impossible alors de vous justifier, si ce n’est qu’une fois vos droits bafoués, entre les mains de la NSA, de la CIA ou du FBI.

Julian Assange est-il un héros ? Le documentaire de Laura Poitras n’est pas là pour y répondre. La seule image qui nous en reste est celle d’un homme enfermé, en lutte constante pour sa survie. Face politique de Citizen Four, Risk est un documentaire saisissant sur cette ombre qui menace nos libertés fondamentales que représentent aujourd’hui les États-Unis

Risk, de Laura Poitras – Sortie prochaine



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