Critique : Jason Bourne

Qui pouvait se douter que le roman La Mémoire dans la Peau de Robert Ludlum sorti en 1980 allait devenir le point de départ d’une saga à succès ?

Pourant, après une efficace trilogie et une vaine tentative de spin off, Jason Bourne revient une nouvelle fois. Pour quel résultat ?

LA CRITIQUE

Un corps flottant dans l’océan au beau milieu de nulle part, ramené à la vie par un bateau de pêcheurs, avec comme seul indice une puce dans la peau… 
En 2002, avec la Mémoire dans la Peau, Doug Liman ne pensait sans doute pas qu’il serait l’initiateur d’une mini révolution dans l’univers du cinéma d’action et d’espionnage, avant que Paul Greengrass reprenne le flambeau et l’amène à son firmament dans un second volet sidérant de brutalité et de maîtrise. James Bond s’en est inspiré lourdement, tout comme bien d’autres, et finalement la trilogie Jason Bourne s’est terminée en poussant son concept terre à terre et brut de décoffrage à son paroxysme, sans oublier de clôturer l’arc principal de son attachant personnage. Du moins c’est ce que l’on croyait après un spin-off mou du genou et ce nouvel épisode où la fine équipe rempile, promettant un thriller prenant racine dans l’ère de la surveillance et d’Edward Snowden.

Le temps de marquer les retrouvailles rapidement avec Jason Bourne, ce nouvel opus part sur un schéma connu tant son exposition renoue avec un style qui n’a pas changé d’un iota depuis La Vengeance dans la Peau. Avec le retour de Julia Styles à l’écran, on se retrouve face à une scène classique où un agent de terrain tente d’hacker des serveurs de la CIA tandis que les informaticiens de l’agence s’en rendent compte et essaient de colmater la brèche trop tard. Ni une ni deux, toute la machine se remet en marche, avec conspiration à gogo, traîtrise dans tous les sens et coups fourrés.
Mais en quoi tout cela concerne Jason Bourne, qui en avait fini avec sa quête d’identité ?
 Une question épineuse, dont la réponse montre rapidement l’opportunisme assez flagrant de cet épisode. En gros, SURPRISE ! On ne nous avait pas tout dit, certains secrets étaient encore cachés, et tout le monde va devoir ressortir de sa tanière pour éclaircir ce nouveau mystère ! Manque de pot pour les bonhommes, la carotte n’arrive jamais à convaincre.

Si la trilogie Jason Bourne fonctionnait, c’était principalement en raison de l’attachement qu’elle créait pour son héros, un type en apparence normal qui ne cherchait qu’à connaître la vérité sur lui et qui en prenait plein la tronche pour arriver à ses fins, même quand il ne demandait plus rien à personne. Ici, la justification peine à tenir debout tant elle est capillotractée, reposant sur un enjeu apriori dérisoire vis-à-vis du parcours antérieur de Bourne, dont l’implication est même questionnée en début de film. Tentant de rouvrir son passé et d’y apporter des éléments significatifs, ce nouvel épisode finit par tomber dans des artifices de série B ridicules, particulièrement en ce qui concerne le bad guy joué par Vincent Cassel, avec qui on nous refait le coup du type ultra important à l’histoire de toute la saga alors qu’on ne l’avait jamais vu jusque-là. Rentré au chausse-pied dans le background de tout ce bazar avec des flash-backs sortis d’un mauvais soap, le bougre peine à être crédible à cause d’une écriture pachydermique et, il faut bien le dire, un peu con-con. 
Le scénario n’est pas à une bavure près puisque plusieurs scènes proposent des éléments aberrants, comme un passage où Bourne poursuit quelqu’un dans une convention sur les nouvelles technologies et fait son shopping en gadgets de surveillance high-tech au passage, volant à la sauvette pile ce qu’il lui permettra précisément d’avancer dans les scènes suivantes ! Pratique le salon des geeks ! Une facilité comme on en n’avait jamais vu auparavant dans la saga, qui avait su éviter ce genre de pirouettes grotesques.
Malheureusement, ce syndrome bulldozer pas subtil pour deux ronds se retrouve sur tout le film.

D’abord, Matt Damon n’a plus rien du mec blessé et humain qu’on connaissait, et est devenu une sorte de Terminator qui défonce tout sur son passage sans témoigner la moindre émotion, en ayant juste l’air d’être fatigué à l’idée de rejouer ce rôle qui n’évolue pas une seconde et de réciter les 25 répliques ( !) qu’il a dans le film. Ensuite, la formule a fait son temps mais est si peu renouvelée ici qu’elle en devient kitsch.
Les trois grosses séquences ne sont que des redites de ce qu’on a pu voir précédemment dans la saga en mieux, avec une poursuite en moto dans une ville bordélique (vous vous souvenez Tanger ?), une rencontre à haute tension dans un lieu public très fréquenté (la gare de Waterloo ?) et une grosse course poursuite en bagnole où ça froisse de la tôle à tout va, LA scène incontournable de la trilogie.
Non content de ne rien proposer d’inédit, le film montre même les limites de son style tant celui-ci a été copié à maintes reprises et est devenu convenu. Devant ses multiples scènes faisant des va-et-vient entre des agents se poursuivant à vive allure dans une ville et les salles de surveillance s’évertuant à ne pas les perdre de vue, le sentiment de lassitude est énorme, comme si l’époque de Bourne était désormais révolue, que l’industrie avait tourné la page, et que les seuls à ne pas s’en être rendu compte étaient les initiateurs de cette vague.

Si ce quatrième épisode sent la redite et ne parvient pas à proposer un affrontement solide, tous les protagonistes étant réduits à des archétypes fonctions, il faut tout de même souligner le sérieux avec lequel a été emballé l’ensemble. S’étant calmé vis-à-vis de la Vengeance dans la Peau, Paul Greengrass livre un film formellement carré, certes dépourvu de génie à cause d’une mise en scène étonnement sage et posée, mais qui a au moins le mérite d’être lisible à défaut d’être stimulante. On regrette les monstrueuses fulgurances des deux précédents, là où d’autres trouveront le film plus digeste visuellement, ceci dit il est fort probable que tout le monde s’accorde à dire qu’il n’y a pas une scène marquante dans ce quatrième film bien trop lisse et sage, qui n’essai jamais de faire plus fort, plus rapide et plus fou qu’auparavant. Quant à ses thématiques sur la surveillance de masse ou la révélation au grand public de pratiques compromettantes, le film n’en fait rien. Il cite Snowden à deux reprises comme pour se donner une certaine légitimité, mais on pourrait changer le cœur de l’affaire pour le réchauffement climatique, la faim dans le monde ou les conditions de travail en Asie que ça ne changerait rien quand tout ça n’est qu’un vague prétexte pour donner un aspect plus réel à l’histoire. Si seulement le film avait eu quelque chose de nouveau à raconter sur son personnage, ça aurait déjà été suffisant…

Matt Damon et Paul Greengrass ont longtemps dit que s’ils faisaient un quatrième Jason Bourne, ce serait pour les bonnes raisons. Manifestement, ils se sont menti à eux-mêmes ! 
En à peine 10 minutes, ce nouveau film sent l’épisode de trop, ressortant à la virgule près la formule qui a fait ses lettres de noblesse sans jamais la renouveler ou l’investir de raisons valables pour qu’on y croie ne serait-ce qu’une seconde. Le résultat n’est pas honteux et même correctement emballé, ce qui ne l’empêche pas d’être terriblement désincarné, mécanique et prévisible, prouvant bien que l’ère Bourne est définitivement révolue.

Jason Bourne, de Paul Greengrass – Sortie le 10 août 2016



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