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Critique : Inside Llewyn Davis


Parmi tous les films que Jean-Victor et Alexandre voient à Cannes cette années, certains méritent qu’on s’y attarde plus que d’autres.

Après Gatsby le Magnifique présenté en ouverture, le film le plus attendu était donc Inside Llewyn Davis des frères Coen dont une très belle bande annonce avait été dévoilée en amont du Festival.

Les images faisaient envie, l’attente cannoise était énorme. Et le film alors ?

Critique publiée initialement le 19 mai 2013

 

Western, comédie romantique loufoque, film noir ou encore odyssée remaniée version Amérique profonde, les frères Coen se sont progressivement imposés dans tous les genres et comme un incontournable du paysage cinématographique américain, leurs histoires étant toujours simples en façade pour mieux en dire long sur le genre humain.
Après un True Grit avec sa jeune héroïne en pleine quête vengeresse et le script bien foiré de Gambit qui ne devait plus vraiment être leur travail au final, ils reviennent avec Inside Llewyn Davis, film mystérieux sur un chanteur de folk dans les années 60 aux USA en pleine quête existentielle. Présenté au festival de Cannes, le film s’est dévoilé à un public un peu désabusé suite à un début de programme plombant, et qui ne demandait qu’à vivre de belles retrouvailles.

Ce qui marque instantanément dans Inside Llewyn Davis, c’est l’aisance avec laquelle les deux frérots installent une ambiance, un univers ou un personnage. Il ne leur suffit que d’une chanson pour comprendre à qui on va avoir à faire avec ce chanteur incarné par Oscar Isaac. Paumé, désabusé et subissant plus son existence qu’autre chose, l’homme squatte les canapés de ses amis plus ou moins musiciens et a perdu la foi en la possibilité de percer, avec son album signé chez une maison de disques tenus par des grabataires qui n’en ont pour ainsi rien à cirer. Non seulement les Coen nous présente leur personnage avec une rapidité étonnante, mais aussi nous pousse-t-ils à l’aimer aussi vite tant cet être plein de défauts a quelque chose d’attachant que l’on pourrait avoir du mal à expliquer. Au fond, il dégage tout simplement une humanité bouleversante, car malgré les quelques défauts de caractère qui l’accompagnent, ces derniers le rendent d’autant plus tangibles. Il y a cette manière de créer la vie par petites touches, par des regards, par des phrases dites à un certain moment ou même dans leurs cadrages reconnaissables en un clin d’œil. Une vraie simplicité qui n’enlève rien à la richesse d’un récit qui s’apparente à une quête initiatique inconsciente de sa condition.

Ce personnage central ne saurait exister sans ses interactions et réactions au monde qui l’entoure, et la galerie de personnages bien trempés qu’offre le film subjugue elle aussi tant ils servent tous leur héros et sont d’une crédibilité incroyable. Toujours dans l’archétype, jamais dans le cliché, on comprend là aussi rapidement la nature de chacun et il y a cette réelle extase à mettre en scène les échanges parfois aberrants dont sont capables les hommes. Une conversation de sourds, la confrontation de deux tempéraments ou la drôlerie d’un gimmick, soit toute une palette de détails savamment agencés qui permettent non seulement aux Coen de constamment jouer sur de subtils décalages dont ils sont les maîtres savants, mais aussi d’amener de l’humour en jouant sur les attentes du public. A titre d’exemple, il suffit de voir les quelques apparitions de Justin Timberlake, dont la bonne tête enjouée et débordant de bonne volonté dépareille immédiatement avec la mine patibulaire du héros, vouant chacune de leurs interactions à l’échec.

Cette richesse d’univers, les Coen l’utilisent à tord et à travers pour blinder le film d’éléments qui semblent parfois anodins et qui apportent pourtant beaucoup au ressentiment provoqué par le film. Un chat se transforme donc en personnage et pilier central dans le parcours du héros, les chansons deviennent des cris du cœur et certaines entrevues ressemblent à des péripéties profondément mythologiques et métaphysiques.
Il faut d’ailleurs être assez attentionné sur certains détails a priori anodins que le scénario n’appuie pas et qui pourtant en disent long sur le parcours du personnage. Cette véritablement effervescence scénaristique fait que le film ne se répète jamais et joue admirablement bien sur les échos bien éloignés les uns des autres, pour faire de ce parcours une quête d’humanité et de vie d’une justesse sans commune mesure à l’heure actuelle à Cannes.

Cela se traduit par un film qui mélange les tonalités avec une fluidité impressionnante, qui traîne une mélancolie déchirante sublimée par un casting de grands dirigés en tant que tels et par la photographie hallucinée et hallucinante de Bruno Delbonnel, qui donne une texture sombre au film sans être grisâtre et désincarnée pour autant.

Bourré de ruptures de ton d’une grande subtilité, Inside Llewyn Davis parvient à être un film d’une infinie tristesse tout en étant réellement drôle et opérant un équilibre prodigieux entre le vide affectif du personnage et les aberrations dont il est constamment témoin dans son parcours. Du coup, on ressort touché au plus profond de notre être par tant d’humanité et de désenchantement, par cette alchimie insensée et pourtant véritable entre le rire et la douleur, qui parvient on ne sait trop comment par agir comme un vrai baume au cœur.

Quelque part, le projet de Inside Llewyn Davis est aussi simple qu’insensé : les frères Coen prennent une chanson folk aussi douce que mélancolique et en font un long-métrage. Ca peut paraître bête comme ça, mais le résultat jongle avec les tonalités et les émotions avec un naturel déconcertant, et ce cocktail saugrenu peut paraître improbable mais est pourtant celui d’une vie, que ce soit celle de Llewyn Davis ou la vôtre. Et c’est bien cette alchimie immédiate qui rend la chose aussi marquante et désarmante.

 

Inside Llewyn Davis – Sortie le 6 novembre 2013
Réalisé par Ethan Coen, Joel Coen
Avec Oscar Isaac, Justin Timberlake, Carey Mulligan
Inside Llewyn Davis raconte une semaine de la vie d’un jeune chanteur de folk dans l’univers musical de Greenwich Village en 1961.
Llewyn Davis est à la croisée des chemins. Alors qu’un hiver rigoureux sévit sur New York, le jeune homme, sa guitare à la main, lutte pour gagner sa vie comme musicien et affronte des obstacles qui semblent insurmontables, à commencer par ceux qu’il se crée lui-même. Il ne survit que grâce à l’aide que lui apportent des amis ou des inconnus, en acceptant n’importe quel petit boulot. Des cafés du Village à un club désert de Chicago, ses mésaventures le conduisent jusqu’à une audition pour le géant de la musique Bud Grossman, avant de retourner là d’où il vient.

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3 commentaires pour “Critique : Inside Llewyn Davis”

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