Critique : Ave, César !

Ce mercredi 17 février est marqué par la sortie de l’incroyable Zootopie de Byron Howard et Rich Moore produit par Disney et longuement évoqué ici-même.

Mais l’autre film à voir cette semaine est signé des frères Coen. Trois après l’excellent Inside Llewyn Davis, les frangins se sont attelés à l’écriture de deux longs métrages pour d’autres (Invicible, d’Angelina Jolie et Le Pont des Espions de Steven Spielberg) avant de retourner derrière leur caméra pour le fameux Avé César…

LA CRITIQUE

Passer d’Inside Llewyn Davis à Avé César tiendrait presque du grand écart, et pourtant il n’y a ici rien d’anormal quand on connaît les frères Coen et la versatilité folle qui les caractérise.
Jonglant avec les genres et les tons tout en gardant une rigueur formelle et thématique intangible, ils semblent revenir ici à la farce joyeuse et frivole, mettant en scène l’âge d’or d’Hollywood comme pour se débarrasser de fantasmes de cinéma qui les taraudent depuis bien trop longtemps.
Mais comme toujours, les apparences sont souvent trompeuses chez les frangins, et derrière ses allures de comédie délurée, Avé César n’en est pas moins dénuée de fond, bien au contraire.

Si Josh Brolin joue un cadre touche à tout d’un grand studio Hollywoodien, ce n’est pas moins pour régler les 1001 galères qui se présentent quotidiennement à lui qu’en réalité pour faire face à une humanité zinzin qui abuse des privilèges du monde prestigieux du 7ème art pour mieux satisfaire ses bas instincts. Certes, la trame principale du long métrage reste le kidnapping d’une superstar au beau milieu du tournage du plus beau blockbuster du studio dont s’occupe le personnage d’Eddie Mannix (Brolin). Mais c’est loin d’être le seul problème auquel va faire face le bougre puisque l’industrie entière semble être un ramassis de fous, et ce à n’importe quel poste, faisant du héros le seul être un tant soit peu les pieds sur terre, et le grand témoin raisonnable de ce véritable cirque.
Ça vous rappelle quelque chose ? A Simple Plan, déjà des frères Coen !

Et cela n’est pas une coïncidence, car les réalisateurs ont déplacé le décor dans les coulisses du 7ème art comme pour témoigner de la puissance de celui-ci.
Car ce monde fait d’artifices, de caprices et de considérations grotesques est certes des plus absurdes, mais il est chez les Coen un moyen de canaliser un tant soit peu la folie humaine, et quelque part de la préserver d’elle-même comme le prouve l’un des rares indices du monde extérieur montré au personnage principal.
Ainsi, tous les domaines passent par le cinéma, que ce soit la religion au détour d’une réunion surréaliste entre responsables catholiques, musulmans, juifs et protestants, les mœurs débridées ou factices des acteurs, ou encore la politique, le film se déroulant en pleine guerre froide.

Le cinéma s’impose ici comme le reflet de tous les paradoxes humains, ce que la réalisation accentue dans une suite de dualités passionnantes, comme lorsque l’artifice met en scène des symboles dont il ne saisit pas la puissance évocatrice dans le péplum fictif qui a donné son nom au film, ou justement dans cette corrélation perpétuelle entre la fiction et la réalité. Un peu comme cet acteur de western dont l’existence entière est conditionnée à ce type de rôles, jusqu’au moment où la société de production va vouloir en faire un acteur de grands drames sentimentaux, poussant le bougre à redéfinir sa nature même si cela tient presque de l’impossible. Un personnage de second plan qui prendra plus tard une toute autre importance, et deviendra un acteur non plus des œuvres fictives dépeintes dans l’univers du film, mais bel et bien du film que l’on est en train de regarder.
Des mises en abimes malines comme ça, il y en a plusieurs dans Avé César, qui s’amuse perpétuellement à flouter la frontière entre le film des frères Coen, et ceux qu’il met en scène.

Il va sans dire que les cinéastes excellent à la caméra pour passer de l’un à l’autre, parfois dans un simple mouvement de caméra qui redéfinit littéralement le cadre de ce que l’on regarde, sans que l’on s’en rende compte sur le champ. Et si cette virtuosité de l’écriture, à la fois dense et maline, peut parfois nous perdre pour peu que l’on essaie d’être systématiquement sur la bonne strate narrative, elle n’empêche en rien de profiter d’un véritable spectacle tant Avé César transpire l’amour pour le 7ème art, notamment quand il nous emmène dans les coulisses de ses productions imaginaires. Outre le grand péplum à la Cecil B. DeMille, les Coen s’éclatent et rendent aussi bien hommage au grand balai aquatique de Footlight Parade qu’aux numéros musicaux de Gene Kelly et Fred Astaire avec un Channing Tatum semblant tout droit sorti d’Un Jour à New York.
Des scènes qui peuvent sembler un peu gratuites dans un film aussi riche, mais qui montrent bien que le cinéma est aussi une affaire de plaisir pur.

Tout en singeant les classiques qui les ont fait rêver avec une jouissance non dissimulée, les frères Coen jouent avec les limites incertaines de la fiction pour mieux travailler une fois encore les travers de l’humain, et nous montrer cette fois ci que le cinéma, et toute création artistique par extension, sont des garde-fous des plus précieux et salutaires. La démarche peut sembler intimidante par moment, elle n’en reste pas moins spectaculaire tant elle est généreuse dans le spectacle et délicieuse dans son génie comique de tous les instants.

Avé, César !, de Joel Coen et Ethan Coen – Sortie le 17 février 2016



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