Critique : A Hologram for the King

Nous sommes en 2016 et un film porté par Tom Hanks ne trouve pas de distributeur en France. Oui, vous avez bien lu.

A Hologram for the King, nouvelle réalisation de Tom Tykwer reconnu pour Le Parfum et ses collaborations avec les soeurs Wachowski, est sorti dans de très nombreux pays d’Europe cette semaine (fin mai en Angleterre, début juillet en Espagne) et n’a toujours pas trouvé preneur dans l’Hexagone. Vu le générique, il est pourtant difficile de passer à coté.

 

LA CRITIQUE

Fidèle à lui-même, l’Allemand Tom Tykwer enchaîne les projets tous plus différents les uns que les autres. Après sa collaboration avec les Wachowski sur Cloud Atlas et la saison 1 de Sense8, il fait à nouveau cavalier seul pour un long-métrage on ne peut plus atypique : une coproduction très internationale entre les États-Unis, la France, l’Allemagne et le Mexique, accostant agressivement les rivages de la crise de la cinquantaine.

La cinquantaine ? Eh oui, chez Tykwer, la « mid-life crisis » ne se manifeste que plus puissamment lorsqu’elle se fait attendre. Loin des comédies américaines habituelles sur le sujet, A Hologram For The King ose traiter de la problématique avec un savant mélange de solennité, d’humour et de subversion. Il ne s’agit donc pas ici d’aborder cette crise en faisant reluquer des jeunes femmes à son protagoniste, mais d’observer avec malice les défis qui se présentent à ceux qui arrivent à cet âge où l’on se retrouve à nouveau seul, sans son conjoint qui nous a quitté, sans nos parents qui sont décédés ou qui n’ont plus vraiment toute leur tête, et sans nos enfants qui n’ont plus besoins de nous.

C’est dans cet âge de la solitude ultime de Tykwer positionne son récit, qu’il confie au toujours très talentueux Tom Hanks, campant ici Alan, un représentant commercial pour une société de nouvelles technologies souhaitant convaincre le roi d’Arabie Saoudite que leur modèle de projections holographiques est le meilleur qui soit. Seulement voilà : rien ne se passe comme prévu. Le roi n’est pas là et personne ne sait quand il reviendra, Alan et son équipe sont laissés dans une tente sans Wi-Fi, ni climatisation ni nourriture, et pour couronner le tout, plusieurs soucis de santé viennent accable ce dernier, qui doit composer avec un énorme lipome au milieu du dos – manifestation physique de sa perdition psychologique et émotionnelle –, ainsi que des problèmes d’impuissance.

La vie professionnelle et personnelle d’Alan s’entremêlent logiquement, car sa réussite commerciale pourrait lui redonner confiance en soi dans une période de profond désarroi. Lorsque débute le film, cet Américain est autant paumé dans son pays d’origine qu’en Arabie Saoudite, où un guide» nommé Yousef (ou plutôt un homme à tout faire) lui fait en partie découvrir la culture locale, non sans cacher d’ailleurs qu’il fréquente une femme mariée dont le mari « aime les jeunes hommes », que les gens apprécient ouvertement assister aux exécutions publiques en face de la mosquée et que l’absence de tout syndicat est compensée par la présence de travailleurs philippins ! Il ne s’agit pas ainsi de dresser un tableau façon carte postale du pays, mais bien d’en faire un lieu d’aliénation totale, qui permettra finalement à Alan de trouver un chemin différent.

Les tabous et questionnements culturels du lieu sont abordés, de manière puissamment évocatrice et pourtant fort bien dosée, lors d’un acte durant le quel Alan accompagne son guide jusque dans les montagnes saoudiennes isolées. Sur leur chemin, ils croisent la Mecque, ce lieu qui lui est interdit d’approcher et même de regarder en raison de sa foi (ou de son absence de foi adéquate). Ceci se pose en contraste avec l’arc même du personnage, qui se retrouvera précisément en approchant l’interdit, en regardant le danger droit dans les yeux lors d’une une très belle séquence de baignade entre le protagoniste et la femme dont il s’éprend. On peut voir en cette scène une belle allégorie de la réalité sociétale du pays : si à la surface, rien ne doit sortir de l’ordinaire, les profondeurs de la vie privée sont le lieu d’expression de tous les désirs.

Tom Tykwer laisse la religion en arrière-plan, il n’en fait pas le propos central de son film, et le fait d’ailleurs entièrement disparaître dès lors que les émotions véritables se manifestent. Ça ne veut toutefois pas dire qu’il s’empêche d’aborder la question. Pour revenir à cet acte de retraite en montagne, le réalisateur en tire un échange sur le fil du rasoir entre Alan et son nouvel ami et guide : partis chasser un loup en pleine nuit, les hommes attendent patiemment que la bête attaque leurs montons. Alors qu’ils patientent, Yousef aborde Alan pour lui demander s’il le soutiendrait en cas d’insurrection armée. La question surprend autant le personnage de Tom Hanks que le spectateur, qui doivent soudainement répondre à une interrogation lourde de conséquences et d’implications, car si Yousef lance cette requête, cela signifie qu’il fait peut-être partie d’un groupe de rebelles, autrement dit de terroristes. La présence d’éléments potentiellement révolutionnaires ou dangereux dans une société d’apparence stable comme l’Arabie Saoudite rappelle à Alan que finalement, rien n’est vraiment acquis. L’échange peut laisser penser à une référence aux événements à venir du printemps arabe qui feront trembler la région, et dont le pays ne sera pas totalement exonéré.

Tom Tykwer ne se repose pas sur ses lauriers niveau mise en scène, puisqu’il pimente son récit maîtrisé de séquences ou d’idées ludiques. De la fumée de cigarette passant à travers la webcam aux plans anxiogènes illustrant une crise de panique, le cinéaste sait précisément quels éléments de l’histoire doivent être soulignés pour avoir un effet optimal sur le public. Par ailleurs, les dissonances et parallèles qu’il intègre à son cadre narratif sont efficacement exprimés à travers quelques instants de montage semblant d’abord se réclamer du sophisme, avant de finalement révéler tout leur poids émotionnel.

Il est intéressant de noter que cette adaptation du roman éponyme de Dave Eggers (scénariste de Max et les Maximonstres) a été tournée au Maroc et en Egypte, mais absolument pas en Arabie Saoudite, qui n’appréciera peut-être l’ensemble des commentaires faits par le film. On saluera donc à cet égard l’équilibrisme fascinant du scénario, qui impose sa subversion sans avoir recours à la dénonciation ni à la critique satirique. Certes, le rythme ralentit quelques fois pour s’attarder sur des détails secondaires ou prendre des détours discutables (en particulier lors des scènes à l’hôpital, par exemple), mais le récit parvient à conserver assez d’élan pour nous emmener avec aisance vers la ligne d’arrivée.

L’attrait du métrage tient également au fait que le cinéaste se positionne dans un système globalisé, sans pour autant faire de son film un tract pour la mondialisation : celle-ci, selon Tykwer, mène avant tout la main d’œuvre à perdre sa raison d’être, et l’homme à oublier qu’il en a une. C’est donc dans les moments intimistes que les personnages peuvent véritablement revivre, loin des flux, loin des transactions et loin du regard des foules. Ainsi, cet âge de la solitude est transformé en âge de la transition : de l’homme global à l’individu singulier retrouvé, il n’y a pas qu’un pas, mais toute une aventure intérieure.

Au final, A Hologram For The King est assez inclassable. C’est une comédie souvent très drôle qui révèle les contradictions d’un monde dans lequel la désolation totale peut côtoyer la luxure absolue, dans lequel les principes fondamentaux des hommes s’effondrent dès lors que l’on explore sous la surface, et dans lequel tout un chacun doit se trouver une place revêtant un semblant de signification. Et c’est aussi un drame, celui de l’homme qui a terminé sa première vie et cherche à s’en trouver une seconde. C’est un film qui ne ressemble à rien d’autre et qui pose les bonnes questions sur les rapports à nos sociétés.

A Hologram For The King, écrit et réalisé par Tom Tykwer – Pas de date de sortie en France



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